MISE À JOUR : 04.06.2026
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Le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) est le plus grand représentant de la famille des Somniosidés (Somniosidae), le plus grand poisson de l’Arctique et le deuxième plus grand requin carnivore au monde après le requin blanc[1]. Il est également le vertébré à la plus grande longévité connu de la science, certains individus étant estimés âgés de plus de 272 ans[2].
Son aire de répartition s’étend de l’océan Arctique et du nord de l’Europe jusqu’aux environs du 32e parallèle nord dans l’océan Atlantique. Dans l’Atlantique canadien et au Québec, le requin du Groenland est un résident permanent des eaux profondes du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent.
Ordre – Squaliformes
Famille – Somniosidés (Somniosidae)
Genre – Somniosus
Espèce – S. microcephalus
Somniosus microcephalus est le nom scientifique du requin du Groenland. Dérivé du latin et du grec, ce nom signifie approximativement « requin somnolent à petite tête », en référence à son comportement lent et à la taille relativement réduite de sa tête. Somniosus provient du latin somniosus (« somnolent » ou « endormi »), tandis que microcephalus est dérivé des mots grecs mikros (« petit ») et kephalē (« tête »).
Malgré son allure lente et son comportement apparemment léthargique, le requin du Groenland est un puissant prédateur capable d’accélérations soudaines. Son régime alimentaire comprend des poissons, des calmars, des phoques et, à l’occasion, de plus grands mammifères marins comme le béluga, bien que la consommation de charognes semble également jouer un rôle important dans son écologie alimentaire.
En raison de son mode de vie bathybenthique en eaux profondes, le requin du Groenland est rarement observé vivant dans son milieu naturel. Les premières images sous-marines d’un spécimen vivant ont été réalisées dans l’Arctique en 1995, tandis que les premières séquences montrant un requin du Groenland nageant librement dans des conditions naturelles[3] ont été obtenues dans l’estuaire du Saint-Laurent par le chercheur de l’ORS Jeffrey Hay Gallant en 2003.
Observations à long terme de l’ORS dans le Saint-Laurent
De 2003 à 2012, des chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont mené des observations sous-marines non invasives à long terme auprès de requins du Groenland près de Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent. Au cours des premières années du projet, des requins du Groenland étaient observés lors de presque chaque plongée, permettant aux chercheurs d’étudier et de filmer des centaines d’individus dans leur milieu naturel et de publier certaines des premières études scientifiques fondées sur des observations in situ répétées de l’espèce.
Ces plongées ont constitué le premier cas documenté de rencontres prévisibles et répétées entre des plongeurs et des requins du Groenland nageant librement dans la nature. À ce jour, aucun autre site dans le monde n’a produit un ensemble comparable d’observations sous-marines et de séquences vidéo du requin du Groenland dans des conditions naturelles.
(1) Comparable en longueur au requin blanc, mais avec une circonférence corporelle environ deux fois moindre.
(2) Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science, 353, 702–704.
(3) Observation non invasive réalisée sans recours à des appâts, à des attractifs, à des méthodes de capture ou à des dispositifs de contention. Toutes les interactions ont été initiées et terminées volontairement par les requins eux-mêmes.
Noms
Noms communs français : Requin du Groenland, requin dormeur, requin du Nord, requin noir, requin de fond, requin de glace
Noms communs anglais : Greenland shark, sleeper shark, ground shark, gurry shark
Noms inuktitut : Skalugsuak, Ekalugssuaq, Iqalugjuaq
Nom scientifique : Somniosus microcephalus (Bloch & Schneider, 1801)
Somniosus microcephalus est le nom scientifique du requin du Groenland. Dérivé du latin et du grec, ce nom signifie approximativement « requin somnolent à petite tête », en référence à son comportement lent et à la taille relativement réduite de sa tête. Somniosus provient du latin somniosus (« somnolent » ou « endormi »), tandis que microcephalus est dérivé des mots grecs mikros (« petit ») et kephalē (« tête »).
Que signifie ce nom ?
Contrairement à ce que son nom commun pourrait laisser croire, le requin du Groenland n’est pas limité au Groenland et est loin d’être rare à l’extérieur des eaux arctiques. L’espèce fréquente tout aussi naturellement les eaux froides et profondes du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent, y compris le fjord du Saguenay, où sa présence est documentée tout au long de l’année.
Description
Reconnaissable à son corps massif et cylindrique, à son museau court et arrondi, à ses petits yeux et à sa coloration sombre marbrée, le requin du Groenland est un grand requin dormeur des profondeurs doté de petites nageoires dorsales implantées loin vers l’arrière du corps et d’une large queue asymétrique. Sa peau épaisse et rugueuse ainsi que ses mouvements lents et puissants lui confèrent une silhouette unique parmi les requins de l’Atlantique canadien.
• Longueur moyenne : Entre 3 et 5 mètres, bien que certains individus exceptionnellement grands puissent dépasser 7 mètres.
• Corps : Silhouette robuste et cylindrique avec un museau court et arrondi ainsi que des yeux relativement petits.
• Coloration : Variable, allant du brun au gris violacé, au gris ardoise ou presque noir, souvent avec un aspect marbré.
• Peau : Porte fréquemment des cicatrices pâles et des abrasions causées par l’accouplement, l’alimentation sur des charognes, les parasites ou des enchevêtrements.
• Texture : Peau épaisse recouverte de petits denticules dermiques lui donnant une texture rugueuse comparable à du papier sablé.
• Première nageoire dorsale : Implantée loin vers l’arrière du corps et légèrement plus grande que la seconde nageoire dorsale.
• Nageoires dorsales : Dépourvues d’épines et présentant une extrémité postérieure libre.
• Nageoire anale : Absente.
• Queue : Nageoire caudale large et asymétrique, dont le lobe supérieur est légèrement plus long que l’inférieur.
• Habitat : Espèce des eaux profondes se déplaçant lentement et capable de vivre toute l’année dans les eaux extrêmement froides de l’Arctique.
• Présence régionale : Résident permanent de l’Atlantique canadien et du Québec, y compris du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent ainsi que du fjord du Saguenay.
Distribution
L’aire de répartition du requin du Groenland s’étend de l’océan Arctique et du nord de l’Europe jusqu’aux environs du 32e parallèle nord dans l’océan Atlantique, incluant le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent. Avec le requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus), il est l’une des deux seules espèces de requins connues pour tolérer les conditions arctiques tout au long de l’année.
Au Québec, le requin du Groenland a été documenté dans l’ensemble du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent, dans le fjord du Saguenay, ainsi que dans les parties méridionales de la baie d’Hudson et de la baie James (Gallant, données non publiées). Sa présence dans le Saint-Laurent est attestée depuis près de deux siècles et n’est donc ni récente ni attribuable aux changements climatiques modernes.
Le requin du Groenland fréquente des eaux dont la température varie d’environ −1,6 °C à 16,1 °C[1]. Les variations saisonnières de température influencent fortement ses déplacements verticaux dans la colonne d’eau. Durant l’été, les individus demeurent généralement à de plus grandes profondeurs où l’eau est la plus froide, tandis qu’en hiver ils peuvent remonter vers la surface sous la glace, dont la température devient parfois inférieure à celle des eaux profondes.
Bien qu’il soit souvent associé aux milieux arctiques, le requin du Groenland n’est pas limité aux régions polaires et semble parfaitement adapté aux habitats froids et profonds du nord-ouest de l’Atlantique.
Golfe du Mexique
Des analyses génétiques[2] remettent en question la capture signalée d’un requin du Groenland dans le golfe du Mexique en 2013. Le spécimen capturé par la Florida State University était vraisemblablement un requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus) ou un hybride entre le requin du Groenland et le requin dormeur du Pacifique.
Note d’identification
Comme les différentes espèces de requins dormeurs sont extrêmement difficiles à distinguer visuellement et que leurs aires de répartition se chevauchent dans certaines régions, de nombreuses observations réalisées à l’aide de submersibles ou de véhicules sous-marins téléguidés (ROV) ne peuvent être confirmées jusqu’au niveau de l’espèce sans analyses génétiques.
(Ci-dessous) Répartition mondiale provisoire du requin du Groenland (Somniosus microcephalus), établie à partir des recherches menées par l’Observatoire des requins du Saint-Laurent. Seules des mentions historiques et certaines observations sélectionnées sont présentées afin d’illustrer l’aire de répartition générale de l’espèce. Cette carte est mise à jour régulièrement à mesure que de nouvelles données et archives deviennent disponibles. Pour signaler une observation ou une capture, veuillez communiquer avec nous. Cliquez sur les icônes pour obtenir les détails des observations.
Dentition
Le requin du Groenland possède une dentition hautement spécialisée qui influence directement sa façon de s’alimenter. Les dents supérieures, étroites, pointues et dépourvues de dentelures, servent principalement à saisir et à maintenir les proies, tandis que les dents inférieures, larges, fortement recourbées et imbriquées les unes dans les autres, forment une surface de coupe particulièrement efficace.
Lorsqu’il s’attaque à de grandes proies, le requin utiliserait ses dents supérieures pour s’ancrer avant de faire pivoter sa tête dans un mouvement circulaire, permettant ainsi aux dents inférieures de prélever un morceau de chair en forme de disque. Ce comportement a été filmé par le Dr George Benz près de l’île de Baffin. La mâchoire supérieure compte généralement de 48 à 52 dents, tandis que la mâchoire inférieure en possède environ 50 à 52.
Les proies de petite taille pouvant être entièrement englouties sont généralement avalées d’un seul coup, souvent grâce à un mécanisme d’aspiration près du fond.
Note sur les blessures en « tire-bouchon »
Les blessures circulaires associées au mode d’alimentation du requin du Groenland ne doivent pas être confondues avec les prétendues blessures en « tire-bouchon » largement médiatisées et présentées dans un documentaire diffusé en 2010. Des recherches ultérieures suggèrent que ces lésions spiralées observées chez les phoques sont plus vraisemblablement causées par des interactions avec d’autres phoques que par des attaques de requins du Groenland[1].
Peau
La peau du requin du Groenland est recouverte de denticules dermiques, de minuscules structures en forme de dents qui sont plus étroitement apparentées aux dents qu’aux écailles des poissons osseux. Ces denticules microscopiques contribuent à réduire la traînée et les turbulences lorsque le requin se déplace dans l’eau, favorisant ainsi une nage plus silencieuse et plus efficace.
Les denticules sont extrêmement rugueux et abrasifs, conférant à la peau une texture comparable à celle d’un papier sablé grossier. Les plongeurs devraient donc éviter tout contact intentionnel ou accidentel avec un requin du Groenland, car cette peau peut facilement égratigner l’équipement exposé et, dans certaines circonstances, endommager ou même perforer une combinaison étanche.
Répartition bathymétrique
Le requin du Groenland a été observé visuellement depuis la surface (0 m) jusqu’à des profondeurs d’environ 2 200 mètres[1]. L’une des observations confirmées les plus profondes a été réalisée près de l’épave du SS Central America, à environ 260 km à l’est du cap Hatteras, où un submersible sans équipage a filmé un requin du Groenland en 1988[2].
À cette profondeur, la pression ambiante atteint environ 3 200 lb/po² (221 bars), soit plus élevée que la pression interne d’un cylindre de plongée sous-marine standard, qui est généralement gonflé à environ 3 000 lb/po² (207 bars). À titre de comparaison, les pneus d’une voiture de tourisme contiennent généralement une pression d’environ 32 à 35 lb/po².
En 2012, un requin dormeur dont l’identité spécifique n’a pu être déterminée a également été observé à une profondeur de 2 774 mètres au large des côtes du Brésil, illustrant l’extraordinaire capacité de la famille des Somniosidés (Somniosidae) à tolérer les grands fonds.
(1) L’espèce de squale dormeur observée à une profondeur de 2 200 m en 1998 n’a jamais été confirmée. Toutefois, compte tenu du lieu de l’observation, il est généralement admis qu’il s’agissait d’un requin du Groenland.
(2) Herdendorf, C. E., and Berra, T. M. (1995). A Greenland shark from the wreck of the SS Central America at 2,200 meters. Trans. Am. Fish. Soc. 124, 950–953.
Vitesse de nage
Le requin du Groenland est considéré comme l’un des requins les plus lents au monde. Lors d’observations sous-marines réalisées dans l’estuaire du Saint-Laurent, les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont fréquemment observé des individus évoluer juste au-dessus du fond avec des mouvements à peine perceptibles, donnant parfois l’impression d’être presque immobiles dans la colonne d’eau.
À partir de centaines d’observations visuelles de requins du Groenland nageant librement, combinées à des analyses vidéo détaillées et à plusieurs mois de données télémétriques, les chercheurs de l’ORS ont estimé la vitesse moyenne de nage de l’espèce dans l’estuaire du Saint-Laurent à environ 0,3 mètre par seconde, soit 1,08 km/h[1].
Requin du Groenland dans l’estuaire du Saint-Laurent. Vidéo © ORS | Jeffrey Gallant et Chris Harvey-Clark. Tous droits réservés.
Malgré cette allure généralement lente, le requin du Groenland est capable de brèves accélérations. Lors d’opérations de marquage réalisées par des plongeurs autonomes sur des individus non capturés, les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont observé des vitesses de pointe avoisinant 1 mètre par seconde, soit 3,6 km/h (2,2 mi/h).
Une vitesse maximale de nage de 0,7 m/s (1,7 mi/h)[2] a déjà été publiée pour le requin du Groenland. Cette valeur a toutefois été mesurée dans des conditions normales de nage à l’aide de requins munis de balises accélérométriques. À l’inverse, les vitesses de pointe plus élevées documentées par les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont été observées lors d’opérations de marquage à très courte distance impliquant des individus non capturés réagissant brièvement au contact de l’équipement de marquage.
Bien que le requin du Groenland soit capable de se déplacer extrêmement lentement, certains battements de queue pouvant parfois durer plusieurs secondes, ces observations ne reflètent pas sa vitesse de nage habituelle dans des conditions normales, comme le démontrent les observations répétées sur le terrain et les séquences vidéo sous-marines réalisées dans l’estuaire du Saint-Laurent.
Le requin le plus lent du monde ?
Le requin du Groenland n’est certainement pas un nageur rapide, mais les observations réalisées sur le terrain suggèrent que sa réputation de « requin le plus lent du monde » est parfois exagérée. Lors de rencontres sous-marines dans l’estuaire du Saint-Laurent, les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont constaté à maintes reprises que suivre un requin du Groenland nageant librement en plongée autonome peut devenir physiquement exigeant après seulement quelques minutes, particulièrement en eau froide et en présence de forts courants.
Bien que l’espèce se déplace généralement à faible vitesse et de manière très économe en énergie, elle est clairement capable de parcourir de longues distances. À titre d’exemple, un requin du Groenland marqué par l’ORS en 2005 a parcouru environ 26 km en seulement 29 heures[1].
Les comparaisons avec d’autres espèces de requins réputées lentes illustrent également la difficulté d’identifier un unique « requin le plus lent du monde ». Une étude[3] portant sur l’ange de mer du Pacifique (Squatina californica) a montré que certains individus ne parcouraient que 30 à 75 km en trois mois, avec des déplacements nocturnes maximaux d’environ 7,3 km. Comme le requin du Groenland, les anges de mer possèdent des spiracles, des ouvertures respiratoires spécialisées situées derrière les yeux qui facilitent la ventilation lors de la nage lente ou du repos sur le fond marin[4]. D’autres requins des profondeurs, notamment les requins dormeurs, les aiguillats-gobeurs et les sagres, pourraient également rivaliser avec le requin du Groenland, voire le surpasser, en ce qui concerne leur vitesse moyenne de déplacement dans certaines conditions.
De plus, plusieurs de ces espèces présentent une forte fidélité à leur habitat (philopatrie) et adoptent un mode de vie particulièrement économe en énergie, adapté aux environnements benthiques ou profonds. Les comparaisons directes demeurent donc délicates, puisque les comportements de nage varient selon l’habitat, la taille des individus, leur écologie et leurs stratégies migratoires.
(1) Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. (2016). Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
(2) Watanabe, Y. Y., Lydersen, C., Fisk, A. T., and Kovacs, K. M. (2012). The slowest fish: Swim speed and tail-beat frequency of Greenland sharks. Journal of Experimental Marine Biology and Ecology 426–427: 5-11.
(3) Fouts, W. R. & Nelson, D. R. (1999). “Prey Capture by the Pacific Angel Shark, Squatina californica: Visually Mediated Strikes and Ambush-Site Characteristics.” Copeia 1999(2): 304–312. American Society of Ichthyologists and Herpetologists.
(4) Contrairement à de nombreuses espèces de requins qui doivent nager continuellement afin de faire circuler de l’eau riche en oxygène sur leurs branchies, certains requins peuvent demeurer presque immobiles en utilisant leurs spiracles, des ouvertures respiratoires spécialisées situées derrière les yeux, pour acheminer l’eau vers la chambre branchiale. Le requin du Groenland possède des spiracles exceptionnellement grands, qui facilitent probablement la respiration lorsqu’il nage lentement, économise son énergie ou s’approche discrètement de ses proies dans les eaux glaciales.
Proies
Le requin du Groenland est un prédateur opportuniste capable de consommer une remarquable diversité de proies et de charognes. Bien qu’il soit tout à fait en mesure de capturer activement ses proies, les données disponibles suggèrent que la consommation de carcasses joue probablement un rôle majeur dans son écologie alimentaire, particulièrement dans les environnements profonds où les ressources sont souvent irrégulières.
Contenu stomacal confirmé
Poissons : Omble chevalier, flétan de l’Atlantique, saumon atlantique, capelan, morue, lycodes, anguilles, flétan du Groenland (turbot), grenadiers, aiglefins, harengs, lompes, Lycodes spp., goberge, chabots, Sebastes spp., raies, loups de mer et autres requins.
Mammifères marins et autres vertébrés : Béluga, narval, marsouin commun, phoques, ainsi que des restes de mammifères terrestres, notamment de chien, de cheval, de renne/caribou, d’orignal et d’ours blanc*.
Invertébrés : Crustacés, gastéropodes, méduses, poulpes, étoiles de mer (y compris les solasters et les ophiures), calmars, oursins, bulots et autres escargots marins.
Autres éléments : Restes d’oiseaux et laminaires.
Mentions non confirmées ou anecdotiques
Prédation sur le caribou : Il a été rapporté que des requins du Groenland auraient été observés par certains scientifiques tendant des embuscades à des caribous lors de traversées de rivières dans l’Arctique, d’une manière rappelant quelque peu la stratégie de chasse des crocodiliens. Bien que cette anecdote souvent reprise provienne d’observateurs crédibles, elle n’a jamais été documentée ni vérifiée scientifiquement. Une explication plus plausible est que les requins du Groenland se nourrissent des carcasses de caribous noyés après être passés au travers d’une glace instable ou avoir péri lors de la traversée de cours d’eau.
Prédation sur l’ours polaire : Des articles publiés dans les médias en 2008 ont suggéré que les changements climatiques pourraient accroître le risque d’attaques de requins du Groenland sur des ours blancs*. À ce jour, aucune preuve scientifique ne soutient toutefois l’existence d’une prédation active sur des ours blancs adultes en bonne santé.
*Sur l’ensemble de ce site Web, nous privilégions l’expression ours blanc à ours polaire, car cette espèce (Ursus maritimus) n’a pas toujours été confinée aux régions polaires. Avant la chasse intensive et sa disparition locale dans une partie de son aire de répartition, celle-ci s’étendait beaucoup plus au sud, notamment jusqu’au golfe du Saint-Laurent et aux régions avoisinantes. Dans ce contexte, l’expression ours polaire reflète davantage la répartition actuelle de l’espèce que sa distribution historique. L’appellation ours blanc reconnaît plus fidèlement son ancienne aire écologique et rappelle que son confinement actuel à l’Arctique résulte, en partie, des activités humaines.
Comme le souligne le chercheur de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS), Jeffrey Gallant :
« Il est très peu probable qu’un requin du Groenland puisse s’attaquer à un ours blanc adulte vivant, à moins que celui-ci ne soit blessé ou gravement affaibli. Le requin du Groenland ne peut tout simplement pas se permettre le risque de subir une blessure ni la dépense énergétique nécessaire pour tuer un animal aussi imposant et dangereux. Il existe des proies beaucoup plus faciles à exploiter. »
Il est beaucoup plus probable que les rares restes d’ours blancs retrouvés dans l’estomac de requins du Groenland proviennent d’activités de charognage plutôt que de cas de prédation active.
Prédateurs
Le seul prédateur naturel confirmé du requin du Groenland est le cachalot (Physeter macrocephalus). Lors de travaux de terrain menés dans l’estuaire du Saint-Laurent, les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) ont documenté deux incidents distincts au cours desquels un cachalot semblait adopter un comportement de prédation en présence de requins du Groenland. Malheureusement, ce même individu, connu sous le nom de Tryphon, est décédé en 2009 après s’être empêtré dans des engins de pêche.
Une analyse photographique réalisée par le chercheur de l’ORS Jeffrey Gallant a par la suite révélé un autre indice laissant croire que Tryphon aurait pu se nourrir de requins du Groenland pendant une période prolongée. Les dents du cachalot présentaient une usure et une abrasion exceptionnellement prononcées, rappelant de façon frappante celles observées chez un groupe d’épaulards (Orcinus orca) documentés en train de se nourrir[1] de requins dormeurs du Pacifique (Somniosus pacificus) au large de la Colombie-Britannique en 2008. Le requin dormeur du Pacifique est une espèce très étroitement apparentée au requin du Groenland et lui ressemble fortement sur le plan morphologique.
On pense que les cachalots et les épaulards ciblent principalement les requins dormeurs pour leur énorme foie riche en huile, qui constitue une source d’énergie très concentrée. Toutefois, la peau de ces requins est recouverte de denticules dermiques extrêmement abrasifs, capables d’user rapidement les dents de leurs prédateurs lors de l’alimentation. Une prédation répétée sur des requins dormeurs pendant plusieurs années pourrait ainsi transformer des dents normalement pointues en moignons fortement arrondis sous l’effet d’une abrasion chronique.
(1) Ford, J.K.B., G.M. Ellis, C.O. Matkin, M.H. Wetklo, L.G. Barrett-Lennard, and R.E. Withler. 2011a. Shark predation and tooth wear in a population of northeastern Pacific killer whales. Aquat. Biol. 11: 213-224.

(Ci-dessus, dans le sens des aiguilles d’une montre) Le cachalot Tryphon présentant une usure sévère de ses dents (© René Trépanier). L’une des dents récupérées de Tryphon, montrant une abrasion avancée (© GREMM). Épaulard (Orcinus orca) dont les dents sont presque complètement usées jusqu’à la gencive, exposant la cavité pulpaire à la suite d’une prédation répétée sur des requins dormeurs (Robin Abernethy | MPO).
(Ci-dessous) Le cachalot Tryphon utilisant l’écholocalisation à proximité immédiate de requins du Groenland dans l’estuaire du Saint-Laurent (© ORS | Jeffrey Hay Gallant).
Reproduction
On connaît encore relativement peu de choses sur la reproduction du requin du Groenland. D’après les études de croissance et les analyses par datation au radiocarbone, les femelles atteindraient leur maturité sexuelle vers l’âge de 156 ± 22 ans[1], ce qui en ferait l’un des vertébrés à la maturité la plus tardive connus.
Le requin du Groenland est généralement considéré comme ovovivipare (viviparité aplacentaire), ce qui signifie que les œufs se développent et éclosent à l’intérieur de la femelle sans formation de placenta. Les embryons dépendraient principalement des réserves contenues dans leur sac vitellin pendant leur développement, bien que de nombreux aspects de la reproduction demeurent mal compris en raison de la rareté des observations de femelles gravides et d’embryons. D’anciens rapports laissent supposer que les portées pourraient compter plus de dix petits, lesquels mesureraient environ 35 à 45 cm à la naissance.
L’accouplement et la mise bas n’ont jamais été observés directement dans la nature.
Les femelles de requin du Groenland observées par les chercheurs du GEERG dans l’estuaire du Saint-Laurent présentaient fréquemment des cicatrices et des abrasions dans la région caudale compatibles avec des morsures d’accouplement. Comme chez de nombreuses espèces de requins, les mâles mordraient les femelles lors de la parade et de la copulation afin de maintenir leur position. La peau des femelles est considérablement plus épaisse que celle des mâles, ce qui leur procurerait probablement une certaine protection au cours de ces interactions.
(1) Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704.
Longévité
Un proverbe finlandais affirme que « l’âge n’apporte pas la sagesse, seulement des mouvements plus lents », une formule qui décrit peut-être assez bien le requin du Groenland. Avec une vitesse de croisière moyenne estimée à environ 0,3 m/s, cette espèce est en effet un nageur exceptionnellement lent et économe en énergie. Ce métabolisme particulièrement réduit serait lié en partie à son habitat froid et profond et pourrait contribuer à expliquer l’une des découvertes les plus remarquables jamais réalisées chez un vertébré : son extraordinaire longévité[1].
Pendant de nombreuses années, déterminer l’âge d’un requin du Groenland a été considéré comme pratiquement impossible. Contrairement à de nombreuses autres espèces de requins, il ne possède pas de bandes de croissance calcifiées dans ses vertèbres pouvant être comptées à la manière des cernes d’un arbre. Les méthodes traditionnelles d’estimation de l’âge étaient donc inapplicables.
En théorie, mesurer précisément sa croissance nécessiterait de recapturer à plusieurs reprises les mêmes individus sur des périodes de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, une tâche irréaliste pour un requin des profondeurs vivant dans les régions reculées de l’Arctique et de l’Atlantique Nord. Cette difficulté est accentuée par le fait que le requin du Groenland n’a jamais pu être maintenu en captivité pendant de longues périodes et que les données de recapture en milieu naturel demeurent extrêmement limitées.
L’un des rares cas fiables de recapture à long terme provient d’une étude[2] portant sur un individu marqué au large du Groenland en 1936 puis recapturé en 1952. En seize ans, ce requin n’avait grandi que de huit centimètres, ce qui correspond à un taux de croissance estimé d’environ 0,5 cm par an. D’autres données de recapture, moins robustes, suggéraient également une croissance ne dépassant pas environ 1,1 cm par année. Cette croissance exceptionnellement lente a conduit certains chercheurs à émettre, dès plusieurs décennies auparavant, l’hypothèse que les grands requins du Groenland pourraient vivre pendant plusieurs siècles.
Cette hypothèse a reçu un appui majeur en 2016 lorsqu’une équipe dirigée par Julius Nielsen, de l’Université de Copenhague, a publié une étude marquante[3] dans la revue Science. En utilisant la datation au radiocarbone du cristallin de 28 requins du Groenland, les chercheurs ont estimé que les individus nés avant les essais nucléaires atmosphériques des années 1950 atteignaient des âges extraordinaires. L’étude suggère une longévité minimale d’au moins 272 ans, que les femelles n’atteindraient leur maturité sexuelle qu’autour de 156 ± 22 ans, et que le plus grand individu examiné (5,2 m) était âgé d’environ 392 ± 120 ans.
Bien qu’une certaine incertitude scientifique subsiste, notamment parce que la datation au radiocarbone des organismes marins profonds demeure intrinsèquement imprécise, les données disponibles indiquent fortement que le requin du Groenland est actuellement le vertébré à la plus grande longévité connu de la science.
Compte tenu du fait que certains requins du Groenland peuvent dépasser 7 mètres de longueur, il est théoriquement possible que des individus encore vivants aujourd’hui soient nés avant l’arrivée des premiers Européens dans l’ouest du Saint-Laurent.
(1) Hansen, P. M. (1963). Tagging experiments with the Greenland shark (Somniosus microcephalus (Bloch and Schneider)) in subarea 1. Int. Comm. Northwest Atl. Fish. Spec. Publ. 4, 172–175.
(2) Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704.
Parasites
Le parasite le plus fréquemment associé au requin du Groenland est le copépode Ommatokoita elongata. Ce crustacé parasite se fixe sur un ou parfois les deux yeux du requin, où il peut provoquer des lésions de la cornée et potentiellement altérer sa vision. Même lorsqu’il est partiellement ou totalement aveugle, le requin du Groenland semble toutefois capable de survivre efficacement en s’appuyant sur son odorat très développé, sa capacité à détecter les vibrations de basse fréquence et, possiblement, sur son électroréception pour localiser ses proies et les carcasses dont il se nourrit.
Comme le requin du Groenland fréquente des environnements profonds et obscurs, souvent à des profondeurs où la lumière du soleil est absente et parfois sous la glace de mer, la vision jouerait un rôle relativement limité dans son écologie. Certains chercheurs ont proposé qu’Ommatokoita elongata puisse être bioluminescent et attirer ainsi des proies à proximité du requin, mais cette hypothèse n’a jamais été démontrée de façon concluante.
Fait intéressant, la prévalence de ce parasite semble varier considérablement selon les régions. Alors que plus de 90 % des requins du Groenland examinés dans certaines parties de l’Arctique seraient porteurs d’Ommatokoita elongata[1], moins de 5 % des individus observés par les chercheurs de l’ORS dans l’estuaire du Saint-Laurent[2] étaient infestés par ce parasite.
En 2004[3], le chercheur de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) Jeffrey Gallant a également documenté une lamproie marine (Petromyzon marinus) fixée à un requin du Groenland près de Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent, constituant ainsi la première observation documentée de cette interaction.
(Ci-dessus) Le parasitisme oculaire par le copépode Ommatokoita elongata est relativement rare chez les requins du Groenland observés par les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) dans l’estuaire du Saint-Laurent. Moins de 5 % des individus présentaient des signes d’infestation actuelle ou passée, comme l’illustre la vidéo précédente. La grande majorité des requins rencontrés ne montraient aucun signe visible de parasitisme oculaire (© ORS | Jeffrey Gallant).
(Ci-dessous) Lamproie marine (Petromyzon marinus) fixée entre les ptérygopodes d’un requin du Groenland mâle dans l’estuaire du Saint-Laurent, représentant la première observation documentée de cette interaction (© ORS | Jeffrey Gallant).
(1) Koefoed E (1957) Notes of the Greenland shark Acanthorhinus carcharias (Gunn). 2. A uterine foetus and the uterus from a Greenland shark. Rep Nor Fish Mar Investig 11:8–12.
(2) Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., and Batt, J. H. (2005). Vision and its relationship 2612 to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. Can. Field Nat. 119, 355–358.
(3) Gallant, J., C. Harvey-Clark, R.A. Myers, and M.J.W. Stokesbury. 2005. Sea lamprey (Petromyzon marinus) attached to a Greenland shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary, Canada. Northeastern Naturalist. 2006 13(1):35–38.
Toxicité
L’eau et les substances dissoutes, telles que les sels, le chlorure de calcium et les sulfates, traversent les tissus et les cellules des poissons par un processus appelé osmose. Les petites molécules dissoutes franchissent relativement facilement les membranes biologiques, tandis que les composés plus volumineux, notamment les protéines et l’oxyde de triméthylamine (TMAO*), contribuent à l’équilibre osmotique sans diffuser aussi aisément à travers les tissus.
* L’oxyde de triméthylamine (TMAO) est un composé produit lors du métabolisme des protéines et des acides aminés.
En milieu marin, la concentration en sels est supérieure à l’extérieur du corps de la plupart des poissons. Par conséquent, l’eau tend à quitter leur organisme par osmose, tandis que les sels diffusent vers l’intérieur. Pour compenser cette perte, les poissons osseux marins doivent boire continuellement de l’eau de mer et éliminer activement l’excès de sels grâce à des cellules spécialisées situées principalement dans leurs branchies.
Certaines espèces ne tolèrent qu’une faible variation de salinité et sont qualifiées de sténohalines. D’autres, comme le saumon, sont capables de s’adapter aussi bien à l’eau douce qu’à l’eau salée grâce à des ajustements physiologiques appelés osmorégulation; ces espèces sont dites euryhalines.
Les requins régulent leur équilibre osmotique différemment des poissons osseux. Bien que la concentration en sels dans leurs tissus soit inférieure à celle de l’eau de mer, ils retiennent de grandes quantités d’urée dans leur sang et leurs liquides corporels. Cette forte concentration en urée augmente la pression osmotique interne et contribue à limiter les pertes excessives d’eau vers le milieu marin environnant.
Comme l’urée devient toxique à forte concentration et peut déstabiliser les protéines, les requins accumulent également de très grandes quantités de TMAO, qui neutralise les effets néfastes de l’urée sur les structures cellulaires et les enzymes. L’action combinée des sels, de l’urée et du TMAO fait en sorte que les liquides corporels du requin du Groenland sont légèrement plus concentrés que l’eau de mer elle-même.
En pratique, le requin du Groenland est donc, en quelque sorte, « plus salé que l’océan ». Contrairement à de nombreux poissons osseux, il n’a pas besoin de boire continuellement de l’eau de mer pour maintenir son hydratation, ce qui lui permet d’économiser de l’énergie dans les environnements froids et pauvres en nourriture qu’il fréquente.

En plus de contribuer à l’équilibre osmotique, les concentrations exceptionnellement élevées d’urée et d’oxyde de triméthylamine (TMAO) présentes dans les tissus du requin du Groenland l’aident également à résister au gel dans les eaux proches du point de congélation qu’il fréquente. Le TMAO stabilise les protéines et les enzymes qui seraient autrement endommagées par les fortes concentrations d’urée retenues dans l’organisme du requin.
Cette adaptation biochimique permet aussi à l’espèce de supporter les conditions extrêmes de froid et de pression caractéristiques des grands fonds marins. En contribuant au maintien de l’intégrité cellulaire à très basse température, ces composés réduisent le risque de formation de cristaux de glace dans les tissus, un phénomène susceptible de rompre les membranes cellulaires et d’entraîner de graves lésions, voire la mort.
Chez l’être humain, toutefois, la consommation de chair de requin du Groenland entraîne la transformation de l’oxyde de triméthylamine (TMAO) en triméthylamine (TMA) au cours de la digestion. Ce composé est responsable de la forte odeur d’ammoniaque et de poisson en décomposition. En grande quantité, la TMA et d’autres composés métaboliques résiduels peuvent provoquer des symptômes rappelant une intoxication alcoolique sévère, notamment des étourdissements, une perte de coordination, des nausées et divers effets neurologiques. Dans les cas extrêmes, la consommation d’une viande mal préparée peut être dangereuse.
Malgré cette toxicité, la chair du requin du Groenland est consommée depuis longtemps dans certaines régions de l’Atlantique Nord, en particulier en Islande, où elle est fermentée et transformée en une spécialité traditionnelle appelée hákarl. Voir la section « Pêcheries » ci-dessous.
Rencontres avec l’humain et sécurité
Selon le Registre canadien des attaques de requins, le requin du Groenland a été impliqué ou soupçonné dans quatre incidents confirmés mettant en cause des humains dans les eaux canadiennes. En date de 2023, la plupart des cas rapportés concernaient des requins s’approchant ou suivant des personnes près du rivage, de petites embarcations ou de plongeurs. Aucun de ces incidents n’a entraîné de blessure ni ne constitue une attaque confirmée.
Comme le requin du Groenland fréquente des milieux profonds, froids et généralement difficiles d’accès, les rencontres directes avec l’être humain demeurent exceptionnellement rares. Il serait donc scientifiquement imprudent de considérer cette espèce comme totalement inoffensive sur la seule base du nombre très limité d’interactions documentées.
Lors des observations sous-marines à long terme menées par l’ORS dans l’estuaire du Saint-Laurent, des requins du Groenland ont parfois été observés quittant le fond pour venir inspecter l’activité de plongeurs près de la surface. Dans un cas documenté, un individu a suivi une équipe de plongeurs pendant toute leur remontée jusqu’à la surface à la fin d’une plongée. Un tel comportement pourrait correspondre à une phase d’exploration ou d’évaluation prédatrice semblable à celle observée chez d’autres grands prédateurs marins lorsqu’ils examinent une proie potentielle.
Des observations réalisées directement par les chercheurs de l’ORS Chris Harvey-Clark et Jeffrey Hay Gallant démontrent également la capacité du requin du Groenland à s’approcher discrètement de proies vivantes. Cette aptitude a été constatée lors d’une rencontre rapprochée survenue en juin 2004 en eau peu profonde (environ 5 m) et dans des conditions de visibilité presque nulle.
Bien qu’aucune attaque confirmée n’ait été recensée, il est probable que des requins du Groenland se soient nourris de dépouilles humaines associées à des naufrages et à des catastrophes maritimes survenus dans l’Atlantique Nord et le Saint-Laurent au cours des siècles, notamment après le naufrage de l’Empress of Ireland, qui a sombré près de Rimouski en 1914 en entraînant des centaines de victimes vers le fond du fleuve. En tant que charognards des grands fonds, les requins du Groenland parcourent régulièrement le fond marin à la recherche de carcasses et d’autres matières organiques qu’ils localisent principalement grâce à leur odorat.
(1) Gallant, J. (2022. July 26). Canadian Shark Attack Registry (1st ed.). St. Lawrence Shark Observatory.

Fallen Empress (huile sur toile) © Jean-Louis Courteau. Le tableau de Courteau illustre l’apparence qu’aurait pu avoir l’Empress of Ireland dans les semaines suivant son naufrage. En réalité, une telle vue panoramique de l’épave nécessiterait des conditions de visibilité exceptionnelles, puisque celle-ci dépasse rarement six mètres sur le site. Attirés par l’odeur des carcasses et de la matière organique en décomposition, des requins du Groenland opportunistes ont vraisemblablement fréquenté l’épave dans les jours et les semaines qui ont suivi la catastrophe.
Pêcheries
Dans certains pays nordiques, le requin du Groenland a autrefois fait l’objet d’une pêche commerciale principalement destinée à l’exploitation de l’huile de son foie. Entre la fin du XIXe siècle et environ 1960, les pêcheries du Groenland et de l’Islande auraient capturé des dizaines de milliers d’individus chaque année. Cette huile, particulièrement riche en vitamine A, était largement utilisée pour l’éclairage des lampes ainsi qu’à des fins industrielles.
La chair du requin du Groenland renferme de fortes concentrations d’urée et d’oxyde de triméthylamine (TMAO), des composés qui la rendent toxique lorsqu’elle est consommée fraîche. Autrefois, une viande mal préparée donnée aux chiens de traîneau pouvait provoquer un état d’ébriété appelé « intoxication au requin », se traduisant parfois par une perte de coordination, des convulsions, voire la mort.
En Islande, la chair du requin du Groenland est traditionnellement transformée en un produit fermenté appelé hákarl (ou kæstur hákarl). La viande est d’abord comprimée et égouttée dans des contenants perforés afin d’éliminer les liquides toxiques, une adaptation moderne de l’ancienne méthode consistant à enfouir le requin dans du gravier ou du sable pendant plusieurs semaines. Elle est ensuite suspendue à l’air libre pour sécher et fermenter pendant plusieurs mois avant d’être découpée en petits cubes et servie comme mets traditionnel.
Aujourd’hui, la majeure partie du hákarl produit en Islande est préparée à partir de requins du Groenland capturés accidentellement comme prises accessoires, notamment les spécimens transformés au musée du requin de Bjarnarhöfn.
Ce mets est traditionnellement accompagné d’un verre de Brennivín, un schnaps islandais à forte teneur en alcool souvent surnommé la « Mort noire ».
La controverse des blessures en « tire-bouchon »
L’île de Sable (Nouvelle-Écosse), puis certaines régions de la mer du Nord au large de l’Angleterre et de l’Écosse, ont été au cœur d’une importante controverse impliquant le requin du Groenland à la suite de la découverte répétée de phoques présentant d’étranges blessures spiralées, dites en « tire-bouchon ». Pendant de nombreuses années, ces lésions ont largement été attribuées à des attaques de requins du Groenland, notamment parce qu’elles semblaient s’enrouler le long de la carcasse et que cette espèce est reconnue comme charognarde et prédatrice occasionnelle de mammifères marins.
Toutefois, à la lumière des nombreuses analyses et des débats scientifiques qui ont suivi, nous ne croyons pas que le requin du Groenland soit responsable de ces prétendues blessures en « tire-bouchon ». Les conditions environnementales et les indices comportementaux associés à ces cas ne correspondent pas à nos propres observations du requin du Groenland dans le Saint-Laurent, fondées sur de nombreuses rencontres sous-marines ainsi que sur des données télémétriques. De plus, plusieurs des régions concernées ne présentent pas, ou très peu, les conditions environnementales normalement associées à la présence du requin du Groenland.
Dans certaines circonstances, le requin du Groenland peut néanmoins se nourrir de carcasses de phoques ou même s’attaquer occasionnellement à des individus vivants dans des secteurs comme l’île de Sable. Toutefois, le seul type de morsure confirmé associé à cette espèce est circulaire. Le requin du Groenland se nourrit en mordant les tissus puis en effectuant des rotations répétées afin d’en extraire un morceau de chair en forme de disque, un comportement alimentaire qui a été observé et filmé directement sous l’eau. Les longues blessures spiralées observées sur les carcasses dites en « tire-bouchon » ne correspondent donc pas à ce mode d’alimentation.

Phoques gris (Halichoerus grypus) sur l’île Brion. La base fortement endommagée des nageoires postérieures du phoque de droite présente une profonde morsure compatible avec une prédation par un grand requin blanc (Carcharodon carcharias), une espèce connue pour être abondante et active dans le secteur. Photo © ORS | Jeffrey Hay Gallant

Cas de cannibalisme chez le phoque gris (Halichoerus grypus) documenté sur l’île Brion. Image extraite d’une vidéo © ORS | Jeffrey Hay Gallant
Les données actuelles suggèrent que de nombreuses lésions en tire-bouchon sont plutôt causées par des phoques gris attaquant d’autres phoques, un comportement documenté en Nouvelle-Écosse (1993)[1], en Écosse (2016)[2] et lors d’observations de l’ORS aux Îles de la Madeleine en 2023. À l’inverse, la prédation par le requin blanc, également observée à l’île de Sable, entraîne généralement de larges plaies irrégulières et d’importants traumatismes tissulaires plutôt que des lésions en spirale.
Pour en savoir plus : Le mystère du tueur en tire-bouchon.
(1) Bédard, C., Kovacs, K. and Hammill, M. (1993). Cannibalism by grey seals, Halichoerus grypus, on Amet Island, Nova Scotia. Marine Mammal Science, 9: 421-424.
(2) Brownlow A, Onoufriou J, Bishop A, Davison N, Thompson D. (2016). Corkscrew Seals: Grey Seal (Halichoerus grypus) Infanticide and Cannibalism May Indicate the Cause of Spiral Lacerations in Seals. PLoS ONE 11(6): e0156464. doi:10.1371/journal.pone.0156464
Relation avec l’être humain
Contrairement au profond respect culturel accordé aux requins dans certaines sociétés du Pacifique, les requins sont depuis longtemps perçus dans la culture occidentale avec crainte et méfiance. Souvent présentés comme des machines à tuer, ils sont rarement appréciés à leur juste valeur pour leur importance écologique. Fait curieux, le requin du Groenland échappe parfois à cette réputation auprès de certains pêcheurs côtiers, qui le surnomment avec dérision le « requin de fond » et le considèrent comme un animal lent, passif et inoffensif.
Historiquement, les communautés inuites utilisaient le requin du Groenland de façon pratique. Sa peau était séchée pour fabriquer des bottes robustes et divers autres objets, tandis que ses dents auraient servi d’outils tranchants. Les marins utilisaient également sa peau rugueuse, recouverte de denticules dermiques, sous leurs bottes afin d’améliorer leur adhérence sur les ponts en bois mouillés.
Encore aujourd’hui, certains pêcheurs considèrent le requin du Groenland comme une nuisance parce qu’il endommage les engins de pêche et se nourrit des captures. Dans certains cas, des individus capturés accidentellement sont mutilés puis rejetés vivants à la mer, des pratiques qui entraînent inévitablement leur mort malgré l’absence de toute valeur commerciale.
La perception du public à l’égard des requins demeure fortement influencée par les médias sensationnalistes et par des films comme Les Dents de la mer (Jaws), qui ont façonné pendant des décennies l’imaginaire collectif bien davantage que les connaissances scientifiques. Bien que de nombreuses personnes craignent les requins, elles en sont simultanément fascinées, et peu d’animaux marins suscitent autant de curiosité, de controverses ou d’attention médiatique.
Par ses activités de recherche, d’éducation et de sensibilisation, l’Observatoire des requins du Saint-Laurent œuvre à promouvoir une compréhension plus juste et scientifiquement fondée des requins et du rôle essentiel qu’ils jouent dans les écosystèmes marins.
La plongée avec le requin du Groenland
En date de 2026, il n’existe actuellement aucun endroit dans le monde où les plongeurs peuvent observer de façon fiable des requins du Groenland nageant librement dans des conditions entièrement naturelles, c’est-à-dire sans recours à des appâts, à des attractifs, à des méthodes de capture ou à une quelconque forme de contention.
Entre 2003 et 2012, les chercheurs de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent ont documenté des centaines de telles rencontres près de Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent, dans le cadre de plongées de recherche non invasives menées à long terme. À ce jour, aucun autre site dans le monde n’a permis d’obtenir une fréquence comparable d’observations sous-marines répétées de requins du Groenland dans des conditions naturelles. D’autres rencontres naturelles ont également été signalées dans des secteurs comme le fjord du Saguenay et Qaanaaq, au Groenland.
À l’inverse, les interactions impliquant des requins capturés à l’hameçon, immobilisés ou retenus au lasso par la queue ne peuvent être considérées comme des observations naturelles et sont susceptibles d’entraîner un stress important, des blessures, voire la mort des animaux. Cette pratique controversée et largement méconnue est abordée plus en détail dans notre éditorial Mordus de conservation.

Chercheur filmant un requin du Groenland dans l’estuaire du Saint-Laurent. Photo © ORS | Jeffrey Hay Gallant
Légendes inuites
Skalugsuak
Comme la chair du requin du Groenland contient de fortes concentrations d’urée, cette espèce est depuis longtemps associée à une odeur particulièrement forte et pénétrante. Cette caractéristique est à l’origine d’une légende inuite expliquant son origine : une vieille femme se serait lavé les cheveux avec de l’urine avant de les sécher à l’aide d’un chiffon. Emporté par le vent jusqu’à la mer, ce chiffon se serait transformé en Skalugsuak, le premier requin du Groenland.
Sedna
Dans la tradition inuite, Sedna est la grande déesse et souveraine de la mer ainsi que de tous les animaux marins. Selon l’une des versions de la légende, une jeune femme inuite souhaita épouser un oiseau contre la volonté de son père. Ce dernier tua plus tard le mari-oiseau et tenta de ramener sa fille chez lui en kayak. Au cours du voyage, une violente tempête éclata et, craignant pour sa propre vie, il jeta sa fille à la mer. Alors qu’elle s’agrippait au bord de l’embarcation, il lui trancha les doigts un à un jusqu’à ce qu’elle disparaisse sous les flots.
Sedna descendit alors dans les profondeurs et devint la Mère de la mer. Ses doigts sectionnés se transformèrent en mammifères marins tels que les phoques, les morses et les baleines. Bien qu’il ne soit pas né directement de ses doigts, le requin du Groenland demeura étroitement associé à Sedna. En raison de sa forte odeur, la tradition inuite le décrit parfois comme vivant dans le pot d’urine de la déesse. Le requin était également considéré comme l’un des instruments de sa vengeance. Selon un récit, il finit par renverser le kayak du père qui l’avait trahie avant de le dévorer.
À Pangnirtung et dans d’autres communautés inuites, le requin du Groenland est aussi associé au corbeau, car il se nourrit des restes laissés par des prédateurs plus puissants, notamment l’épaulard.

Arnakuagsak (« la vieille femme de la mer »), l’équivalent groenlandais de la déesse marine Sedna chez les Inuits du Canada. Statue d’Arnakuagsak à Nuuk, au Groenland. Photo © ORS | Jeffrey Hay Gallant
Arnakuagsak
Arnakuagsak (« la vieille femme de la mer ») est l’équivalent groenlandais de Sedna, la déesse de la mer chez les Inuits du Canada. Dans la tradition groenlandaise, le requin du Groenland est parfois considéré comme un esprit auxiliaire associé aux chamans et au monde spirituel marin.
Références historiques
Nous avons recensé de nombreuses références documentées attestant de la présence du requin du Groenland dans le Saint-Laurent et le fjord du Saguenay dès le début du XIXe siècle, démontrant que cette espèce fait partie intégrante des écosystèmes marins et de l’histoire côtière de la région depuis fort longtemps.
En 1922, l’équipage d’un navire terre-neuvien de chasse au phoque immobilisé dans les glaces aurait capturé plus de 30 requins du Groenland après les avoir attirés à la surface en rejetant des eaux de cale contenant de la graisse et du sang de phoque. Les requins, hissés à bord à l’aide de gaffes, mesuraient entre 3,7 et 4,9 mètres de longueur. De nombreux récits semblables de pêcheurs et de chasseurs de phoques rapportent que des requins du Groenland se rassemblaient en grand nombre autour des carcasses de mammifères marins et des sites de transformation.
À l’époque où le béluga faisait l’objet d’une chasse commerciale dans le Saint-Laurent, les requins du Groenland étaient fréquemment attirés, à marée haute, vers les endroits où les baleines étaient dépecées et saignées dans des communautés côtières comme Bergeronnes. Lorsque la marée se retirait, certains requins se retrouvaient échoués sur les hauts-fonds, où les pêcheurs les ouvraient pour en extraire le foie destiné à la production d’huile. Des témoignages de l’époque rapportent que certains individus, malgré de graves blessures, parvenaient tout de même à reprendre la mer lorsque la marée remontait.
Statut de conservation
Le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) est actuellement désigné espèce préoccupante par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). L’espèce est considérée comme particulièrement vulnérable en raison de son exceptionnelle longévité, de sa croissance extrêmement lente, de son âge très avancé à la maturité sexuelle et de son faible taux de reproduction. Ces caractéristiques biologiques signifient que les populations de requins du Groenland sont probablement incapables de se rétablir rapidement à la suite d’une surexploitation ou d’une augmentation de la mortalité.

À l’échelle mondiale, le requin du Groenland est classé Vulnérable par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Les pêcheries historiques qui ciblaient cette espèce pour l’exploitation de son huile de foie ont entraîné d’importants déclins dans certaines régions de l’Atlantique Nord, et l’espèce demeure aujourd’hui menacée par les captures accessoires dans les pêcheries commerciales, la pollution marine et les changements des écosystèmes liés au climat.
Bien qu’il n’existe actuellement aucune pêche commerciale dirigée visant le requin du Groenland dans l’Atlantique canadien, des individus sont encore capturés accidentellement dans les pêcheries profondes ciblant notamment le flétan du Groenland (turbot), la morue et la crevette nordique. Comme cette espèce n’atteindrait probablement pas sa maturité sexuelle avant l’âge de 150 ans, même des niveaux relativement faibles de mortalité d’origine humaine pourraient avoir des répercussions à long terme sur le rétablissement de ses populations.

L’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) est un organisme de bienfaisance canadien enregistré (ARC : 834462913RR0001) consacré à la recherche, à la conservation, à l’éducation et à la sensibilisation du public concernant les requins de l’Atlantique canadien et de l’écosystème du Saint-Laurent. L’ORS est établi au Québec, Canada.
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