Requins timbrés

Version originale mise en ligne le 18 juillet 2018
Dernière mise à jour : Le 9 juin 2019

Postes Canada mérite des éloges pour avoir publié une nouvelle émission de timbres mettant en vedette une sélection de requins fréquentant les eaux canadiennes. Ces créatures traditionnellement méprisées ont désespérément besoin de bonne presse. Ces nouveaux timbres nous rappellent donc que les requins jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes marins canadiens et qu'ils doivent être mieux compris et protégés ici et au-delà. Cependant, il est regrettable que l'image représentant le requin du Groenland ait été modelée sur ce qui était probablement une photo d'un requin capturé à travers la glace dans l'Arctique canadien.

Bien que cela puisse échapper à l’attention d’un observateur non-initié, cette forme de maltraitance, qui peut entraîner des blessures graves voire la mort pour le requin (Barkley et al., 2016), est le paradoxe ultime, trop souvent perpétré par des photographes zélés travaillant sous le prétexte de la conservation. Le premier indice est le parasite oculaire qui est pratiquement absent des requins du Groenland aux basses latitudes, y compris à notre site d'étude dans l'estuaire du Saint-Laurent. La position de nage semi-verticale orientée vers le fond, qui correspond mieux aux dimensions du timbre, indique également que le requin potentiellement âgé de plusieurs siècles est soit attaché à une corde par sa nageoire caudale (queue), ou qu’il est en détresse, piquant en ligne droite vers le fond après avoir été relâché, c'est-à-dire mis au rancart après avoir servi sa tâche momentanée.

Timbre illustrant un requin du Groenland émis par Postes Canada en juillet 2018.

Même si les circonstances ayant mené à la création de la photo originale ne sont peut-être connues de personne impliqué dans la conception du timbre, l’utilisation d’une telle image pour illustrer le requin du Groenland en tant qu’icône canadienne équivaut à représenter les autres requins de cette collection comme étant suspendus par la queue à un tournoi de pêche. Je ne doute pas des bonnes intentions de quiconque, mais les experts qui « ont conseillé lors de la création de ces œuvres d'art » auraient dû savoir que, contrairement aux conditions très lumineuses illustrées sur le timbre, le requin du Groenland est avant tout un habitant des profondeurs avec une aversion pour la lumière où il nage dans une position horizontale à moins d’un mètre du fond en se servant de ses larges narines pour chercher de la nourriture dans l'obscurité la plus totale. Certains reportages (https://bit.ly/2NWQwnj) prétendent également que trois des cinq espèces représentées dans l’émission de timbres sont originaires du Canada et que les deux autres sont des visiteurs occasionnels. En réalité, seul le requin du Groenland habite les eaux côtières du Canada l’année durant, tandis que les quatre autres sont des migrants saisonniers dont les lieux de naissance demeurent à ce jour hypothétiques. De plus, toutes ces espèces, y compris le requin blanc, sont observées et accidentellement capturées au Canada depuis belle lurette, y compris dans les provinces maritimes. Seul le requin-taupe bleu (mako) n’a pas été recensé dans l’estuaire du Saint-Laurent au Québec.

[... l’utilisation d’une telle image pour illustrer le requin du Groenland en tant qu’icône canadienne équivaut à représenter les autres requins de cette collection comme étant suspendus par la queue à un tournoi de pêche.]

L’affirmation de l’aquarium de Vancouver (https://bit.ly/2NrprYn) selon laquelle le requin du Groenland est « parfois capturé par des pêcheurs près de l’embouchure de rivières comme la rivière Saguenay au Québec » n’est aussi que partiellement vraie. En fait, le requin du Groenland est reconnu en tant qu’espèce commune et abondante dans le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent, y compris le fjord du Saguenay, depuis près de 200 ans, i.e. il est régulièrement capturé de façon accidentelle dans le Saint-Laurent depuis des siècles. En dépit de ces griefs techniques mineurs, nous espérons que les nouveaux timbres de Postes Canada contribueront à faire en sorte que ces impressionnants requins demeurent un élément permanent du patrimoine naturel de notre planète pendant encore de nombreux siècles !

Voyez par vous-mêmes

Une recherche d'image sur Google en utilisant les mots « requin du Groenland sous la glace » (https://bit.ly/2IoAKQ8) donne principalement des photos de requins dans la même posture que celui illustré sur le timbre. Comme je l’ai décrit ci-dessus, les requins sont soit attachés à une corde, soit en position verticale avoir été relâchés. Et ne vous laissez pas berner par certaines images où le requin « nage » à l’horizontale. Un rapide coup d’œil à la position verticale de la banquise, qui devrait flotter horizontalement à la surface, montre que l’image a été pivotée, c’est-à-dire modifiée, pour donner l’impression que le requin désemparé nage dans sa position normale. Remarquez-vous une ressemblance ?

Pour plus d'informations sur le sujet controversé de la photographie de requins du Groenland : Mordus de la conservation.

RÉFÉRENCE(S)
¹ Barkley, A.N., S.J. Cooke, A.T. Fisk, K. Hedges and N.E. Hussey. 2016. Capture-induced stress in deep-water Arctic fish. Polar Biology. DOI: 10.1007/s00300-016-1928-8.

Jeffrey Gallant, M.Sc., est directeur scientifique du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG). Il est aussi rédacteur en chef du Diving Almanac & Book of Records, et rédacteur associé de DIVER Magazine. Jeffrey a plongé avec son premier requin, un aiguillat commun, au large d'Halifax (Nouvelle-Écosse) en 1991.