Voici l'animal vertébré avec la plus longue espérance de vie sur la planète, le requin du Groenland.

Somniosus microcephalus

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Last updated: avril 19, 2019 at 23:07

Le requin du Groenland est le plus gros membre de la famille des Somniosidae. Il est le deuxième plus gros* requin carnivore après le requin blanc et c'est le plus gros poisson des eaux arctiques. C'est aussi l'animal vertébré ayant la plus longue espérance de vie : 272 ans (Nielsen et al., 2016). De façon générale, son habitat s'étend de l'Arctique et de l'Europe du Nord jusqu'au au 32e parallèle nord dans l'océan Atlantique. ll atteint une taille énorme et malgré son apparence plutôt léthargique, c'est un prédateur capable d'élans spontanés pouvant chasser le phoque et d'autres mammifères tel le béluga sous certaines conditions. (*même longueur)

Le requin du Groenland est très rarement observé à cause de son habitat bathybenthique inaccessible aux plongeurs. Les premières photos d'un spécimen vivant ont été prises en Arctique en 1995, et les premières images vidéo de ce requin évoluant dans un contexte naturel ont été prises dans l'estuaire du Saint-Laurent par l'équipe actuelle du GEERG en 2003.

* De la même longueur que le requin blanc mais environ 50 % moins de circonférence.

Noms communs

Pourquoi du Groenland ?
En dépit de son nom, le requin du Groenland n'est pas endémique au Groenland, et il n'est aucunement inhabituelle de le retrouver ailleurs. Il est tout autant chez lui dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent, que dans l'océan Arctique. Images du Groenland © Jeffrey Gallant | GEERG

Taille et description physique

Dentition

Peau

(À DROITE) Peau et denticules cutanés de requin du Groenland au Bjarnahöfn Shark Museum, en Islande. Photo © Jeffrey Gallant, GEERG

Distribution

OBSERVATIONS RECENSÉES ET VÉRIFIÉES PAR LE GEERG. CONTACT NOUS POUR LES RÉFÉRENCES.
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Profondeur

(À DROITE) Le requin du Groenland fréquente des profondeurs où la pression dépasse le point de rupture d'un cylindre de plongée : >4 000 PSI (272 BAR)

Vitesse de nage

Proies

Le requin du Groenland est un prédateur opportuniste qui mange à peu près tout ce qu'il trouve sur son chemin, mort ou vivant. Nous croyons cependant qu'il est surtout charognard.

CONTENU STOMACAL VÉRIFIÉ

Poissons : aiglefin, anguilles, capelan, chaboisseaux, flétan atlantique, flétan du Groenland (turbot), goberge, grenadier, hareng, loquette, loup atlantique, loup tacheté, lycodes, morues, omble chevalier, poule de mer (lompe), raies et autres requins, saumon atlantique, sébastes.

Mammifères : béluga, marsouin, narval, phoques, et restes d'animaux dont le chien, le cheval, le renne, l'orignal et l'ours blanc (polaire).

Invertébrés : buccins, calmars, crustacés, étoiles de mer (dont les soleils de mer et les ophiures), gastéropodes, méduses, oursin, pieuvre.

Autres : Restes d'oiseaux, algues.

PROIES NON-VÉRIFIÉES

Mammifères : Le requin du Groenland aurait été observé à chasser le caribou à la manière d'un crocodile à l'embouchure d'une rivière du grand nord canadien. Note : Cette anecdote populaire - quoique plausible - n'a jamais été validée. Le requin du Groenland se nourrit vraisemblablement de caribous noyés étant passés à travers la glace lors de migrations.

Contrairement à ce que certains médias ont rapporté en 2008, le réchauffement planétaire n'aiderait pas le requin à chasser les ours. Reuters : Polar bear eaten by shark. Who’s top predator?

« Il y a peu de chances qu'un requin du Groenland puisse chasser un ours blanc (polaire) adulte à moins qu'il ne soit blessé où malade. Le requin du Groenland ne peut tout simplement pas risquer une blessure ou de dépenser inutilement l'énergie requise pour tuer un si gros et redoutable animal, avec ou sans l'aide du réchauffement planétaire. » — Jeffrey Gallant | GEERG

Prédateurs

Le seul prédateur vérifié du requin du Groenland est le cachalot (Physeter macrocephalusLe GEERG a observé à deux occasions un cachalot exhibant un comportement associé à la prédation en présence du requin du Groenland dans le Saint-Laurent. Or, ce même cachalot - connu sous le nom de Tryphon - est mort des suites d'un empêtrement dans un engin de pêche en 2009. Une enquête menée par Jeffrey Gallant (GEERG) en 2009 a mené à la découverte d'un autre élément pouvant indiquer que Tryphon se nourrissait de requins du Groenland depuis plusieurs années. Ainsi, une analyse photographique a révélé que les dents de Tryphon étaient largement érodées par l'abrasion. La même anomalie dentaire a été observée chez des orques—épaulard—(Orcinus orca) en train de chasser le requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus) en Colombie-Britannique en 2008.

Le requin dormeur du Pacifique est pratiquement identique au requin du Groenland. Les orques et les cachalots chasseraient surtout ces deux requins dormeurs pour se nourrir des grandes quantités d'huile entreposées dans leur foie. Toutefois, les chasseurs doivent d'abord déchiqueter les requins à l'aide de leurs dents qui sont usées par les denticules coupantes recouvrant la peau des victimes. Se nourrir ainsi de requins sur une période de plusieurs années pourrait transformer les dents normalement pointues du cachalot et de l'orque en de bouts arrondis et inefficaces.

(CI-DESSUS) Le cachalot Tryphon sonde en présence de requins du Groenland à Baie-Comeau. Vidéo © Jeffrey Gallant, GEERG.ca

Reproduction

Peu d'études traitent de la reproduction du requin du Groenland quoiqu'il n'attendrait la maturité sexuelle qu'à l'âge de 156 ± 22 ans (Nielsen et al., 2016). Puisque la femelle pourrait mener à terme au moins 10 petits chiots, certains chercheurs croient que le requin du Groenland est vivipare : Les œufs se développent et éclosent à l'intérieur de la femelle où les petits requins sont nourris par un placenta. D'autres chercheurs le croient ovovivipare (viviparité aplacentale) : Les œufs se développent et éclosent aussi à l'intérieur de la femelle mais il n'y a pas de placenta. Les petits requins se nourrissent donc de leurs congénères, ce qui résulte en de petites portées. Bien que l'accouplement et la mise à bas n'ont jamais été observés, la longueur des requins naissants serait d'environ 40 cm.

Presque toutes les femelles observées par le GEERG dans le Saint-Laurent présentent des marques d'accouplement sur le pédoncule caudal (juste devant la queue). Lorsque vient le temps de s'accoupler, le mâle fait soumettre la femelle en mordant sa peau qui est deux fois plus épaisse que la sienne.

Espérance de vie

Un proverbe finlandais affirmant que « L'âge ne nous confère pas le bon sens, il ne fait que nous ralentir », serait porteur de vérité pour le requin du Groenland. Avec sa vitesse de croisière moyenne de 0.3 m/sec (1 pied), le requin du Groenland est un nageur indolent. Son métabolisme peu rapide serait en partie attribuable à son environnement frigide, ce qui pourrait aider à expliquer une récente découverte¹.

Jusqu'à tout récemment, il était impossible d’établir l'âge du requin du Groenland puisqu'il ne possède pas de bandes de croissances vertébrales—qui se comptent comme les anneaux d'un tronc d'arbre—que l'on retrouve dans plusieurs autres espèces de requin. Pour déterminer l’âge du Groenland, il faudrait donc capturer et mesurer un chiot, le relâcher, puis le reprendre et le mesurer de façon périodique jusqu’à la fin de sa vie naturelle. Or, prendre ces mesures dans un milieu contrôlé—aucun requin du Groenland n’a été gardé en captivité pour plus d’un mois—ne serait pas représentatif du taux de croissance naturel d’un requin vivant dans un environnement océanique. De plus, une étude en milieu naturel sur une période d’au moins deux siècles nécessiterait plusieurs générations de chercheurs ainsi qu’un système de télémétrie tel qu’il n’en existe pas à ce jour.

Même aujourd’hui, très peu d’informations existent sur les recaptures, et le seul article scientifique présentant des données fiables date de plus d’un demi-siècle (Hansen, 1963). Dans cette étude, un requin capturé puis balisé au Groenland en 1936 fut recapturé en 1952. En 16 ans, le requin n'avait allongé que de huit centimètres (3"), or 0,5 cm (0.2") par an. Dans le même article, deux autres requins recapturés, l'un après deux ans et l'autre après 14 ans, auraient des taux de croissance ne dépassant pas 1,1 cm (0,43") par an. Si le taux s’avère constant—sans de poussée de croissance—on peut donc lancer l'hypothèse qu'un requin adulte pourrait être âgé de plus de 500 ans.

La longévité hypothétique du requin du Groenland fut apparemment confirmée dans une étude (Nielsen et al.) annoncée en août 2016. Selon l’étude publiée dans le journal Science, les chercheurs ont établi l’âge de 28 requins du Groenland en utilisant une méthode de datation au carbone-14. L’âge des requins nés avant les essais de bombes atomiques dans les années 50—ce qui a presque doublé la quantité de carbone-14 dans l’atmosphère—a révélé une espérance de vie d’au moins 272 ans, que la maturité sexuelle ne serait pas atteinte avant 156 ± 22 ans, et que le plus grand spécimen (5,2 m / 17’) était âgé de 392 ± 120 ans. Considérant que le plus grand requin du Groenland mesuré à ce jour faisait plus de sept mètres (23’) de longueur, il pourrait y avoir des requins vivant aujourd’hui qui nageaient dans le Saint-Laurent lorsque Jacques Cartier prit possession de la Nouvelle-France en 1534. Quoique le débat scientifique sur cette découverte pourrait faire rage pendant plusieurs années—la datation par radiocarbone d’organismes marins n’est pas précise—l’on peut présumer que même avec la marge d’erreur la plus conservatrice, le requin du Groenland est pour l’instant l’animal vertébré ayant la plus longue espérance de vie.

¹ Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704. doi: 10.1126/science.aaf1703

Parasites

Le parasite le plus communément associé avec le requin du Groenland est le copépode Ommatokoita elongata. Il s'attache à l'un ou aux deux yeux entraînant des lésions de la cornée et l'aveuglement partiel de l'animal. Toutefois, même s'il était complètement dépourvu de sa vision, le requin du Groenland pourrait facilement survivre grâce à ses autres sens lui permettant de localiser ses proies.

Aussi, comme il vit à très grande profondeur et souvent sous la glace, son habitat est d'une obscurité totale où ses yeux sont inutiles. Certains croient que le copépode est bioluminescent et qu'il attire des proies vers le requin. Ceci n'a jamais été prouvé. Enfin, la majorité des requins observés par le GEERG dans le Saint-Laurent¹ ne sont pas parasités par Ommatokoita elongata.

En 2004, un chercheur du GEERG a observé une lamproie marine (Petromyzon marinus) parasitant un requin du Groenland à Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent.

¹ Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., and Batt, J. H. (2005). Vision and its relationship 2612 to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. Can. Field Nat. 119, 355–358.
² Gallant, J., C. Harvey-Clark, R.A. Myers, and M.J.W. Stokesbury. 2005. Sea lamprey (Petromyzon marinus) attached to a Greenland shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary, Canada. Northeastern Naturalist. 2006 13(1):35–38.
(CI-DESSUS) Lamproie marine (Petromyzon marinus) fixée entre les ptérygopodes d'un requin du Groenland mâle dans l'estuaire du Saint-Laurent. (CI-DESSOUS) Le parasitisme oculaire affecte moins de 10 % des requins observés par le GEERG dans le Saint-Laurent. De plus, les yeux de la plupart des requins ne démontrent aucune trace de parasitisme antérieur, comme c'est le cas dans l'image suivante. Photos © Jeffrey Gallant | GEERG

Toxicité

L'eau et des solutés, y compris divers sels, le chlorure de calcium, et les sulfates, passent à travers le corps d'un poisson (cellules, tissus et organes) dans un processus nommé osmose. De plus larges molécules dans le sang et dans les fluides corporels des poissons et des requins, y compris des protéines et l’oxyde de triméthylamine* (TMAO), ont aussi un effet osmotique contributoire mais elles sont trop volumineuses pour passer à travers les conduits gouvernant l'équilibre salin.

* Sous-produit de la décomposition métabolique de protéines et d’acides aminées.

Si la concentration de sel dans les tissus d’un poisson est inférieure à celle de l’eau dans laquelle il nage, son corps absorbera du sel provenant de son environnement jusqu’à ce que les deux niveaux deviennent égaux. Si un poisson marin remonte une rivière d’eau douce, le phénomène inverse se produira et il diffusera du sel dans l’environnement à l’aide de cellules spécialisées dans les tissus branchiaux sécrétant du sodium. Dans les deux cas, trop ou pas assez de sel est nocif à la plupart des poissons puisqu’ils ne peuvent survivre qu’à l’intérieur de niveaux spécifiques de salinité. Les poissons qui sont ainsi restreints à l’eau douce ou à l’eau de mer sont nommés sténohalins. Toutefois, certaines espèces tel le saumon sont capables d’osmoréguler dans des niveaux de salinité variables. Ces poissons sont nommés euryhalins.

Lorsque le sel et d’autres solutés pénètrent dans les tissus d’un poisson, de l’eau est expulsée du corps. Puisque la concentration de sel dans les poissons marins est inférieure à celle de l’eau de mer, les poissons doivent continuellement absorber de l’eau et excréter du sel par leurs branchies. La concentration de sel dans les requins est aussi moindre à celle de leur environnement mais ils gèrent l’osmose différemment. Afin de maintenir une quantité stable d’eau dans son corps, le requin du Groenland retient une haute concentration d’urée dans son sang, ce qui compense pour la concentration plus faible de sel. Cependant, parce qu’un niveau élevé d’urée toxique endommagera son corps en déstabilisant les protéines, le requin du Groenland doit aussi retenir un niveau encore plus élevé d’oxyde de triméthylamine (TMAO) afin de contrer les effets de l’urée. Lorsque l'oxyde de triméthylamine et l’urée sont combinés au sel des tissus du requin du Groenland, la pression osmotique des fluides corporels devient plus élevée que celle de son environnement. En d’autres mots, le requin est plus « salé » que l’eau de mer. Contrairement aux poissons osseux qui doivent constamment et activement ingurgiter de l’eau pour remplacer l’eau perdue par osmose, le requin du Groenland n’a pas besoin de dépenser d’énergie pour maintenir le niveau d’eau nécessaire pour le garder en vie.

En plus de contribuer à la pression osmotique du requin, l’oxyde de triméthylamine et l’urée agissent comme un antigel naturel qui stabilise les enzymes et les protéines dans les tissus du requin du Groenland. Lorsque le requin traverse des conditions extrêmes de température et de profondeur, ils empêchent la formation de cristaux de glace qui perforent les membranes des cellules, ce qui mène à la perte des contenus cellulaires, à la destruction d’organes, et à la mort.

Lorsque la chair du requin du Groenland est consommée, le processus digestif transforme l’oxyde de triméthylamine (TMAO) en triméthylamine (TMA), une substance ayant une forte odeur d’ammoniaque ou de poisson avarié. En plus de provoquer des douleurs intestinales, la triméthylamine a un effet neurologique qui s’apparente à la consommation excessive d’alcool. Dans les cas extrêmes, la mort peut s’en suivre lorsque trop de chair a été consommée. Le requin du Groenland est néanmoins considéré un mets de prédilection en Islande. Voir l'onglet ‘PÊCHERIES’ ici-bas.

Attaques

Il n'existe aucune attaque confirmée sur un humain qui serait attribuable au requin du Groenland. Toutefois, cela ne veut pas dire qu'une rencontre violente ou mortelle est impossible.

Or, il vit en eau si profonde et si inhospitalière aux humains qu'il ne rencontre quasiment jamais de nageurs ni de plongeurs. Il serait donc très imprudent de le juger inoffensif pour l'homme en ne se fiant qu'aux quelques statistiques qui existent. Lors de rencontres naturelles à Baie-Comeau, des spécimens ont été observés à scruter l'embarcation de plongée à partir de la surface. Encore plus alarmant, un requin a suivi une équipe de plongée jusqu'à la surface. Cette dernière situation laisse croire à un repérage visuel d'un prédateur de phoque. D'ailleurs, l'habileté du requin à chasser en embuscade a été observée par les chercheurs Harvey-Clark et Gallant du GEERG lors d'une rencontre surprenante en visibilité nulle et à seulement 5 m de profondeur en juin 2004.

Fallen Empress (huile sur canvas) de Jean-Louis Courteau. L'oeuvre de Courteau démontre de quoi aurait l'air l' Empress of Ireland quelques semaines après son naufrage. Cette prise de vue nécessiterait toutefois des conditions environnementales extraordinaires puisque la limpidité de l'eau sur l'épave de l' Empress of Ireland est habituellement très faible, dépassant rarement plus de six mètres. Toutefois, l'opportuniste requin du Groenland se servant de son odorat était probablement un visiteur fréquent de l'épave dans les mois qui ont suivi la tragédie.

INCIDENTS

(1) En 1940, un agent de la faune a été traqué pendant de longues minutes par un requin du Groenland alors qu'il marchait sur la banquise à l'île aux Basques (près de Trois-Pistoles) dans le Saint-Laurent. Le comportement du requin laisse croire qu'il chassait un phoque bien vivant.

(2) Vers 1859, une jambe humaine aurait été trouvée dans le contenu stomacal d'un requin du Groenland pêché à Pond Inlet, sur l'île de Baffin.

(3) Une légende fréquemment citée relate la mésaventure d'une famille qui aurait été attaquée lors d'une excursion en canoë sur le Saint-Laurent en 1848. Ils auraient survécu à une attaque de requin du Groenland en sacrifiant l'un des enfants au prédateur. Une autre version de cette même histoire invraisemblable se déroule dans l'Arctique canadien avec pour seule différence que la famille se déplace en kayak.

Si elles ne peuvent être qualifiées d'attaques - les personnes étant déjà mortes - des milliers de victimes de naufrages et de torpillages dans l'Atlantique Nord et le Saint-Laurent – y compris l’ Empress of Ireland – pourraient avoir été mangées par le requin du Groenland alors qu'il plane à quelques centimètres au-dessus du fond en quête de nourriture.

* Le requin ne fut pas attiré avec un appât ni capturé.

Pêcheries

Dans certains pays, le requin du Groenland est encore pêché commercialement pour son huile. Entre le 19e siècle et 1960, les pêcheurs du Groenland et de l'Islande en capturaient jusqu'à 50 000 annuellement. L'huile contient de la vitamine A et servait aussi à allumer des lampes.

La chair n'étant pas comestible dans son état naturel, la carcasse du requin était jetée à l'eau où elle nourrissait d'autres requins. La chair du requin du Groenland contient une forte concentration d'urée qui la rend insalubre à moins de la traiter selon un procédé long et ardu. Les chiens à traineau qui mangent la chair cru du requin deviennent saouls et peuvent même mourir d'intoxication selon la quantité absorbée.

En Islande, la viande du requin est traitée puis coupée en petits cubes. Le hakárl est considéré comme un plat national islandais. Le manger fait preuve de robustesse et de force. La chair est rouge ou blanche. La variété rouge serait plus facile à digérer par les gens affligés d'ulcères. Pour préparer le hákarl à la consommation humaine, le requin est sectionné en morceaux et la viande est pressée* dans un contenant de plastique perforé. La viande est ensuite suspendue pour sécher dans une grange pendant 2 à 4 mois. La majorité du hakárl produit en Islande provient du musée de Bjarnahöfn (Bjarnahöfn Shark Museum) qui n'utilise que des requins provenant de pêches accessoires (accidentelles) au Groenland.

Cet hors-d'oeuvre se mange accompagné de l'eau de vie locale, le Brennivín, aussi connu sous le nom de « Mort noire ». Allez, « Cul sec » !

* La viande n'est plus enfouie sous du gravier pendant 6 à 8 semaines (méthode traditionnelle).

Controverse du tire-bouchon

L'île de Sable (Nouvelle-Écosse) et maintenant la mer du Nord (Norfolk, Royaume-Uni) sont à l'origine de controverses récentes sur le requin du Groenland. Certains suggèrent depuis longtemps que l'île de Sable est le territoire de chasse de requins puisqu'on y retrouve régulièrement des carcasses mutilées de phoques. Plusieurs des victimes présentent une blessure de type « tire-bouchon », soit une lacération qui fait le tour de la carcasse à quelques reprises. Cette blessure est associée par certains chercheurs au requin du Groenland. Des observations similaires ont été rapportées au Royaume-Uni (région de Norfolk) à l'été 2010. Suite à une longue analyse, nous ne croyons pas que le requin du Groenland est le tueur « tire-bouchon ». Les indices environnementaux et de comportement présentés comme preuve ne concordent pas avec nos propres trouvailles qui sont basées en partie sur l'observation en milieu naturel du requin du Groenland. Certaines conditions environnementales normalement associées au requin du Groenland sont d'ailleurs absentes à l'île de Sable et au Royaume-Uni.

Phoques communs (Phoca vitulina) échoués au parc national de Kejimkujik en Nouvelle-Écosse. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Sous certaines conditions, les carcasses de phoques s'échouant à l'île de Sable sans la blessure « tire-bouchon » pourraient avoir été mutilées par un requin du Groenland charognard. L'absence de la tête ou des nageoires est typique d'une « attaque » de requin du Groenland mais le seul type de morsure authentifié est de forme circulaire. Le requin mord dans sa victime puis il se tord sur lui-même jusqu'à ce qu'une rondelle de chair soit arrachée. Il serait même possible pour un gros phoque - ou même un cétacé - de survivre à une telle attaque. La blessure de type « tire-bouchon » ne s'apparente simplement pas à la technique connue du requin du Groenland; une technique qui a déjà été observée et filmée. Les vrais coupables sont probablement des propulseurs de positionnement dynamique utilisés par des navires associés à l'exploration gazière ou à d'autres chantiers du grand large.

Consultez l'éditorial suivant pour plus de détails : Qui est le tueur à tire-bouchon ?

Avis : Certains des phoques les plus mutilés à l'Île de Sable pourraient avoir été tués par le requin blanc, Carcharodon carcharias, qui semble être en voie d'effectuer un retour significatif dans l'Atlantique Nord.

Relation avec l'Homme

Contrairement à la culture révérencieuse du Pacifique-Sud, l'Occident n'apprécie guère le requin. S'il est généralement perçu comme une machine à tuer, ce n'est pas le cas du requin du Groenland, du moins, pas auprès de certains pêcheurs qui le nomment dérisoirement « requin de fond » et le croient complètement inoffensif.

Les Inuits ont longtemps fait séché la peau du requin pour confectionner des semelles de bottes et ils utilisaient ses dents pour couper les cheveux. Des pêcheurs nordiques utilisaient aussi la peau de requin recouverte de denticules sous leurs bottes pour ne pas glisser sur les ponts mouillés de leurs bateaux.

À ce jour, certains le croient une peste qui détruit leurs engins de pêche et qui contribue à la diminution des stocks de poissons. Malheur au requin qui est pris par ces derniers qui lui coupent la nageoire caudale (queue) pour ensuite le rejeter à l'eau vers une morte lente.

La perception générale de la population n'aide pas la situation. Influencés par les films à sensation du type « Les dents de la mer » depuis des décennies, les gens ont bien peu de sympathie pour les requins même si plusieurs sont émerveillés par la bête suspendue à un crochet sur le quai municipal. Qu'on l'aime ou pas, rares sont les animaux qui attirent autant l'attention et qui génèrent autant de fascination. Par ses activités de recherche et de mise en valeur, le GEERG veut renverser cette tendance non fondée et destructrice.

Plonger avec le requin du Groenland

En 2019, il existe peu d'endroits connus dans le monde où il est possible de plonger avec le requin du Groenland dans des conditions naturelles, i.e. lorsque le requin n'a pas été appâté ou capturé. Plonger avec des requins capturés à l'hameçon puis retenus par une corde n'a rien de naturel. Dans bien des cas, les requins ainsi maltraités sont désorientés, voire même mortellement blessés..

Des centaines de rencontres naturelles ont eu lieu à Baie-Comeau, au Québec, entre 2003 et 2012, plus qu'à tout autre endroit au monde. D'autres rencontres naturelles ont été rapportées dans le fjord du Saguenay, dans le Saint-Laurent à Forestville, et à Qaanaaq, au Groenland.

PLUS D'INFORMATIONS

– Éditorial sur la plongée avec des requins du Groenland capturés sous la banquise : Mordus de la conservation

– Code de conduite du GEERG pour les plongeurs en présence du requin du Groenland Code de conduite en plongée du GEERG (Plongée en présence du requin du Groenland)

Plongeur et requin dans l'estuaire du Saint-Laurent. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Légendes inuites

SKALUGSUAK

Le tissu de ce requin a une forte teneur d'urée, ce qui donna naissance à une légende sur son origine : Une vieille femme lava ses cheveux avec de l'urine et les sécha avec un linge. Le linge fut emporté par le vent et tomba dans la mer où il est devenu Skalugsuak, le premier requin du Groenland.

SEDNA

Lorsqu'une jeune Inuk voulut marier un oiseau, son père tua le fiancé et embarqua sa fille dans un kayak pour la jeter à la mer. Lorsqu'elle s'agrippa au kayak, le père lui coupa chacun des doigts afin qu'elle lâche prise. Sedna disparut alors sous l'eau où elle devint la déesse de l'océan. Chacun de ses doigts se transforma en animal marin dont le requin du Groenland. Le requin fut chargé de venger sa déesse et un jour, renversa le kayak du père puis mangea l'homme alors qu'il pêchait. Lorsqu'un Inuk meurt de cette façon, on dit que le requin a été envoyé par Sedna.

ARNAKUAGSAK

La déesse inuite Arnakuagsak—vieille femme de la mer—est l'équivalent groenlandais de Sedna. Au Groenland, le requin est vu comme un esprit venant en aide aux chamans.

Déesse inuite Arnakuagsak, à Nuuk, au Groenland. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Publications scientifiques

Consultez la section des Publications scientifiques où vous trouverez les articles scientifiques du GEERG.

Références historiques

Nous avons découvert plusieurs références historiques relatant la présence du requin du Groenland dans le Saint-Laurent et dans le fjord du Saguenay depuis près de 200 ans.

À Terre-Neuve en 1922, les membres d'équipage d'un bateau pris dans la banquise lors de la chasse aux phoques, auraient pêché plus de 30 requins du Groenland en déversant du sang et du gras de phoque dans un trou pratiqué dans la glace. Les requins pris avec des gaffes mesuraient entre 3,7 m et 4,9 m (12' à 16'). Plusieurs autres récits relatent des expériences semblables.

À l'époque de la chasse aux bélugas dans la région de Bergeronnes, des douzaines de requins du Groenland étaient souvent attirés par le sang et les entrailles des bélugas découpés gisant sur la batture. Pris à marée basse, ils étaient éventrés à leur tour par les pêcheurs qui prenaient leur foie pour y tirer l'huile. À marée montante, la légende veut que certains requins reprenaient le large sans leur foie où ils mourraient au bout de quelques heures.

Requin du Groenland capturé au large de Les Bergeronnes dans les années 1980. Photo © GEERG

Statut

Le requin du Groenland ne figure pas sur la liste des espèces menacées du COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril au Canada). Toutefois, le nombre de requins habitant le Saint-Laurent et le Saguenay est inconnu.

Le requin du Groenland est considéré « quasi menacé » par le IUCN Red List (International Union for the Conservation of Nature and Natural Resources).

Cliquez ICI pour consulter la page du IUCN Red List sur le requin du Groenland.