Qui est le tueur à tire-bouchon ?

Version originale mise en ligne le 6 octobre 2010
Last updated: avril 20, 2019 at 22:54
AVIS : Quoique les chercheurs du GEERG Jeffrey Gallant et Chris Harvey-Clark figurent dans le documentaire intitulé The Seal Ripper (Nature Shock Season 3 Episode 9), et Predator CSI: Corkscrew Killer (National Geographic Channel), nous ne croyons aucunement que le requin du Groenland est le tueur à tire-bouchon.

L'île de Sable et la mer du Nord sont riches en controverse sur le requin du Groenland. Il est depuis longtemps prétendu que l'île de Sable est un territoire de chasse de requins en raison de l'apparition fréquente de carcasses mutilées de phoques. Plusieurs des victimes présentent une lésion aux allures de tire-bouchon serpentant autour du corps. Certains chercheurs croient que cette horrible plaie résulte d'une attaque de requin du Groenland. Or, des observations semblables ont été rapportées en Angleterre et en Écosse à l'été 2010.

Il n'y a plus aucun doute que le requin du Groenland chasse occasionnellement des phoques vivants. Toutefois, la victime serait dans presque tous les cas un chiot inexpérimenté ou endormi, distrait, blessé, dans un trou dans la glace, ou simplement incapable d'apercevoir le requin s'approchant d'elle. Or, le requin du Groenland est beaucoup plus susceptible de se nourrir d'un phoque déjà mort, ce qui nécessite peu d'énergie, et qui ne présente aucun risque de blessure, puisque même de petits phoques—vivants—sont armés de dents pour se défendre.

Le requin du Groenland est néanmoins capable de d'effectuer des mouvements rapides. Nous l'avons observé à plusieurs occasions lors de la pose d'émetteurs à l'aide d'un dispositif d'ancrage ressemblant à un dard. Nous avons aussi vu des requins se sauver rapidement lorsque touchés ou approchés de trop près par des plongeurs. Ainsi, ils sont sans doute capables de piquer sur une proie quoiqu'il s'agirait probablement d'un effort de courte durée.

Phoques communs (Phoca vitulina) échoués au parc national de Kejimkujik en Nouvelle-Écosse. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG
Grey seal at Eastern Points, Nova Scotia. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Le requin du Groenland se déplace aussi de manière furtive. Un collègue et moi l'avons personnellement appris lorsqu'un requin de quatre mètres nous surprit par mauvaise visibilité et à seulement cinq mètres de profondeur. J'ai seulement aperçu l'ombre du requin que j'ai pris pour mon collègue, qui lui est entré en collision frontale avec notre visiteur. Ce n'est pas difficile d'imaginer comment un phoque sans méfiance pourrait être happé dans de telles conditions. Après avoir fait surface lors d'une plongée de nuit quatre années plus tard, nous avons hoché nos têtes de façon négative lorsque l'opérateur du ROV qui nous suivait lors de la plongée nous demanda « Quelle était la longueur de ce requin ? » Le requin que nous n'avons jamais aperçu nous avait apparemment suivi pendant plusieurs minutes ...

Ces incidents laissent présager comment un requin du Groenland pourrait potentiellement tenter d'attaquer un phoque immobile ou nageant lentement. Toutefois, des proies plus faciles sont normalement accessibles, surtout si la victime est déjà morte où si elle nécessite peu d'effort pour être consommée. Une longue poursuite et la bataille qui s'en suit dépensent inutilement beaucoup d'énergie, ce que le requin se doit d'éviter. C'est l'une des raisons pourquoi nous ne croyons pas que le requin du Groenland est associé au mortalités de type tire-bouchon à l'île de Sable et au Royaume-Uni.

La plaie tire-bouchon est une longue coupure qui spirale autour du corps du phoque exposant ainsi ses muscles et organes. En présumant que le requin du Groenland—voulant conserver son énergie—ne peut se permettre de tuer sans raison, pourquoi abandonnerait-il sa proie sans la manger ? L'analyse des images révèle que plusieurs des carcasses présentant ce type de blessure sont autrement intactes : il ne manque aucune partie du corps. Il serait insensé pour un requin du Groenland de dépenser inutilement ses forces dont il a besoin pour survivre s'il n'a pas l'intention de se nourrir. Il ne réduira pas ses réserves d'énergie et ne risquera pas d'être blessé à moins qu'il n'ait l'intention de consommer sa victime, ce qu'il doit faire pour compenser l'effort requis pour chasser puis tuer et en ressortir davantage « énergisé ». D'ailleurs, beaucoup des images présentées comme preuve présentent des carcasses de petits phoques qui auraient pu être entièrement dévorés par un requin du Groenland mature. Aussi, nos données de télémesure démontrent que le requin du Groenland se déplace rarement seul. Or, si un phoque était trop gros pour un seul requin, les autres requins dans les parages mangeraient rapidement les restants. Seuls de petits morceaux seraient laissés pour les crabes où finiraient par s'échouer sur la côte.

Le Saint-Laurent abrite une population importante du requin du Groenland. C'est aussi l'un des principaux lieu de reproduction de phoques dans le monde. Et pourtant, nous n'y avons jamais observé ou entendu parler de la plaie de type tire-bouchon. Des carcasses de phoque s'échouent occasionnellement à l'Île-du-Prince-Édouard et dans l'estuaire du Saint-Laurent, mais leurs lésions sont visiblement différentes. Plusieurs des carcasses n'ont plus de tête ou de nageoires et elles seraient pour la plupart de phoques juvéniles morts de causes naturelles dans leur première année. La question qui en résulte est évidente : Pourquoi le comportement du requin du Groenland serait-il aussi différent d'un endroit à l'autre ? En d'autres mots, pourquoi la plaie de type tire-bouchon apparaît-elle seulement à l'Île de Sable et au Royaume-Uni ?

Les preuves environnementales et comportementales présentées ne concordent pas avec nos propres conclusions qui sont basées en partie sur nos données de télémesure et sur nos observations de l'habitat du requin du Groenland. Les eaux autour de l'Île de Sable—un banc de sable long de 44 km situé à 150 km à l'est de la Nouvelle-Écosse—sont peu profondes et la bathymétrie est atypique pour cette espèce. D'autres facteurs environnementaux, tels que décrits dans notre publication de 2016, feraient de l'Île de Sable un endroit inhospitalier pour le requin du Groenland.

Phoques gris à l'Île de Sable. Photo © sleepyorange | Creative Commons

Les recherches effectuées par le GEERG dans le Saint-Laurent démontrent que la plage de température préférée du requin du Groenland varie de -1˚C à 6˚C. Même si les températures plus chaudes au large de Norfolk, au Royaume-Uni, ne sont pas inusitées pour le requin du Groenland, elles atteignent toutefois l'extrême limite pour cette espèce qui retourne continuellement en eau profonde et plus froide sur une base quotidienne. D'ailleurs, avec sa profondeur moyenne de 94 m, la mer du Nord n'est pas l'habitat idéal pour le requin du Groenland.

À notre connaissance, le requin du Groenland n'a jamais été observé vivant au Royaume-Uni ou à l'Île de Sable mais cela ne veut pas dire qu'il n'y est pas. Le requin du Groenland pourrait être présent à l'Île de Sable en hiver lorsque l'eau est plus froide et les journées plus courtes, afin de chasser les phoques juvéniles qui se retrouvent au large, morts ou vivants. Les phoques morts ou vivants s'échouant sur l'Île de Sable sans la plaie de type tire-bouchon pourraient ainsi avoir été mutilés par un requin du Groenland rôdant au large. Toutefois, que le requin y soit ou non pourrait être sans importance puisque le secret se découvre dans la morsure.

Des têtes et des ailerons manquants sont typiques chez les victimes du requin du Groenland, toutefois le seul type de plaie de morsure confirmée pour le requin du Groenland est circulaire. Le requin mord dans sa victime puis de contorsionne jusqu'à ce qu'un « bouchon » de chair soit arraché. Or, la plaie de type tire-bouchon ne concorde simplement pas avec le patron de chasse connu du requin du Groenland : un patron qui a été filmé lors de différents projets de recherche.

(À droite) Le requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus), qui est pratiquement identique au requin du Groenland (Somniosus microcephalus), se nourrissant d'une carcasse de baleine (BBC Earth | YouTube).

La véritable cause de la plaie de type tire-bouchon est probablement mécanique. Si tel est le cas, les coupables sont presque certainement les propulseurs omnidirectionnels utilisés par des navires utilisés pour les forages ou la construction en mer. De telles opérations sont présentes au large de tous les endroits où sont rapportées les plaies de type tire-bouchon. Or, les phoques, qui sont des animaux curieux, sont fréquemment observés près d'épaves ou d'autres objects de fabrication humaine. Un phoque s'aventurant de trop près à un propulseur pourrait difficilement résister au puissant effet de succion. Et contrairement aux hélices traditionnelles de navires qui sont en opération continue lors de déplacements en mer, les propulseurs omnidirectionnels ne sont mis en marche qu'au besoin, i.e. ils sont activés de façon sporadique.

Un phoque curieux inspectant l'intérieur de cet étrange tunnel n'aurait aucune chance si l'hélice était soudainement activée. Un phoque aspiré à l'intérieur serait mortellement sectionné ou horriblement mutilé comme les carcasses de l'Île de Sable et au Royaume-Uni. Certaines des victimes pourraient survivre assez longtemps pour retourner à la plage et y mourrir.

Enfin, le requin du Groenland laisse une plaie typique sur ses victimes mais la lésion de type tire-bouchon n'y ressemble aucunement. Nous ne croyons donc pas que les mortalités de l'Île de Sable ou au Royaume-Uni sont associées de quelconque façon au requin du Groenland.

L'activité humaine serait encore la cause probable de ces morts inutiles, et qui sait combien de corps inanimés ne s'échouent pas sur les côtes ? La vie est suffisamment périlleuse pour les phoques sans avoir à se méfier de ces énormes robots culinaires sous-marins. Si j'étais un phoque, je choisirais plutôt le requin. J'aurais au moins une chance de survivre, et si j'étais tué, ma mort servirait à faire vivre un autre être de la mer.

Propulseur omnidirectionnel sur un navire à Antwerp, en Belgique. Photo de Alfvanbeem (Creative Commons)

Avis : Certains des phoques les plus mutilés à l'Île de Sable pourraient avoir été tués par le requin blanc, Carcharodon carcharias, qui semble être en voie d'effectuer un retour significatif dans l'Atlantique Nord.

MISE À JOURUne étude³ publiée en 2010 par le Sea Mammal Research Unit (University of St Andrews, Scotland) suggère que les plaies de type tire-bouchon au Royaume-Uni auraient été causées par des propulseurs omnidirectionnels ayant aspiré des phoques, et conclut en disant que « le comportement de prédation connu du requin du Groenland est difficilement conciliable avec les observations rapportées, et que les preuves présentées en appui, ne seraient vraisemblablement pas la cause de ces mortalités. »

Le même rapport mis à jour en 2015 arrive à la même conclusion : « Il n'y a pas de preuves directes en provenance de l'Île de Sable démontrant que le requin du Groenland serait la principale cause des plaies de type tire-bouchon sur les phoques. » « Il n'y a aucune preuve démontrant que la morsure du requin du Groenland produit de telles plaies sur les phoques, et ils ne sont dotés d'un mécanisme physique pouvant infliger de telles blessures. »

RÉFÉRENCE(S)
¹ Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. 2016. Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
² Brynn M. Devine, Wheeland, L.J., and Fisher, J.A.D. 2018. First estimates of Greenland shark (Somniosus microcephalus) local abundances in Arctic waters. Scientific Reports 8, article number: 974; doi: 10.1038/s41598-017-19115-x
³ Thompson, D., Bexton, S., Brownlow, A., Wood, D., Patterson, A., Pye, K., Lonergan, M. & Milne, R. (2010) Report on recent seal mortalities in UK waters caused by extensive lacerations. Report to Scottish Government, Sea Mammal Research Unit, University of St Andrews, St Andrews.
4 Thompson, D., Onoufriou, D., Culloch, R. & Milne, R. (2015) Current state of knowledge of the extent, causes and population effects of unusual mortality events in Scottish seals. Updated Report to Scottish Government, Sea Mammal Research Unit, University of St Andrews, St Andrews.

Jeffrey Gallant, M.Sc., est directeur scientifique du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG). Il est aussi rédacteur en chef du Diving Almanac & Book of Records, et rédacteur associé de DIVER Magazine. Jeffrey a plongé avec son premier requin, un aiguillat commun, au large d'Halifax (Nouvelle-Écosse) en 1991.