La vérité sur le requin du Groenland ?

Version originale mise en ligne le 25 octobre 2014
Dernière mise à jour : Le 5 juin 2019
Cet éditorial reflète les pensées de Jeffrey Gallant concernant l'article suivant : BBC – Earth: The Truth About Animals | Mysterious giant sharks may be everywhere (Publié le 24 octobre 2014). Cet éditorial ne représente pas nécessairement le point de vue de l'ensemble des membres ou conseillers du GEERG.

Lorsqu'un collègue chercheur référa nos recherches—sans aucune consultation—pour suggérer que le monstre du Loch Ness serait en fait un requin du Groenland, je n'ai pas cru bon répondre. Toutefois, lorsque le BBC prétend dire la « vérité sur les animaux » (The Truth about Animals) et que l'animal en question est le requin du Groenland, je m'attends à ce que l'article soit factuel et à jour. Avec tout le respect dû à l'auteur et aux scientifiques qui auraient pu être mal cités, cet article dans lequel le GEERG est référé en tant « qu'autres » contient une quantité surprenante de faussetés.

Compte tenu des connaissances accumulées sur les populations du Saint-Laurent et de l'Arctique du requin du Groenland depuis quelques années, ce récent article du réputé BBC tombe à court de rigueur scientifique.

En faisant une recherche sur Google pour des images de requin du Groenland dans l’Arctique, la plupart des photos illustrent le plus nordique des squales en train de nager allègrement tout juste sous le couvert de glace où la colonne d’eau atteint des profondeurs inaccessibles aux plongeurs. Les images sont à couper le souffle mais elles sont presque toutes obtenues au détriment de la santé du requin.

Le premier paragraphe de l'article donne le ton habituel en perpétuant l'hypothèse généralisée concernant la faible ou inexistante acuité visuelle du requin : une théorie lancée par des personnes n'ayant jamais nagé auprès d'un requin nageant librement sous diverses conditions de lumière.

[Le requin du Groenland nage à une vitesse absurdement lente]

Par quel moyen arrive-t-on à qualifier une vitesse de déplacement comme étant absurde ? Nos propres observations de la vitesse de nage du requin du Groenland varient de la quasi-immobilité à des bonds atteignant jusqu'à un mètre à la seconde provoqués par la pose d'émetteurs. Selon moi, les descriptifs « furtif » et « permettant une économie d'énergie » seraient mieux adaptés à sa vitesse de croisière moyenne de 0,3 m/sec¹. Et puisque les populations du requin du Groenland semblent bien se porter de part et d'autre de leur aire de distribution, cette vitesse « absurde » semble bien leur servir.

[La plupart des requins du Groenland sont aveugles]

C'est peut-être vrai dans l'océan Arctique où la grande majorité des requins du Groenland sont parasités par un copépode oculaire, et où ils passent la majeure partie de leur existence dans un environment obscure due à la profondeur, le couvert de glace, et la nuit polaire. Toutefois, ce n'est pas le cas dans le Saint-Laurent où très peu de requins du Groenland sont ainsi parasités, et où leur acuité visuelle est ostensiblement évidente pour tout plongeur se faisant approcher par ces prétendues chauves-souris des abysses².

[... ils auraient pu étendre leur distribution bien au-delà des eaux arctiques d'où ils sont connus]

Quoique leur nom commun réfère au Groenland, cela ne veut aucunement dire qu'ils y sont originaires. Qui peut avancer avec certitude que des segments de certaines populations n'ont pas migré vers l'Arctique après que leur habitats originaux furent dévidés de poissons par la sur-pêche ? Se pourrait-il que leur habitat ait toujours inclut l'Atlantique Nord et que l'espèce ne s'est jamais répandue, ou du moins, pas pendant l'ère moderne.

[Ils peuvent atteindre la même taille que le plus gros des requins blancs]

Faux. Quoique le requin du Groenland pourrait égaler et même dépasser la longueur maximale du requin blanc, sa circonférence n'atteint qu'environ la moitié de celle du plus célèbre des requins.

[Sa vitesse maximale de nage est un léthargique 2.7 km par heure]

C'est possiblement vrai dans l'Arctique, mais nous l'avons observé nageant plus rapidement en eau plus chaude. Et si l'auteur eut essayé de suivre à la nage un requin du Groenland nageant librement, il comprendrait qu'un 2,7 km/h soutenu n'a rien de léthargique sous l'eau. Le requin du Groenland n'est certes pas un bolide de course, mais nous avons vécu plusieurs occasions lorsque le surmenage nous empêcha de plonger auprès d'un requin pendant plus d'une minute.

[... ils se déplaçant de façon plus lente que tout autre requin.]

Faux. Une étude démontre que le requin-ange du Pacifique s'est déplacé sur pas plus de 30 à 75 km en une période de trois mois, alors qu'un requin du Groenland que nous avons balisé en 2005 a nagé sur une distance de 26 km en seulement 29 heures¹. La comparaison est justifiée puisque les requins observés dans notre d'étude sont demeurés dans la région de Baie-Comeau pendant plusieurs semaines, et que la distance parcourue n'était pas associée à une migration de longue-distance.

[… davantage de données commencent à être publiées ailleurs.]

Commencent ?! Nos premières données scientifiques sur le requin du Groenland dans le Saint-Laurent ont été publiées en 2005³. Certes, le nombre d'articles que nous publions est limité, mais nos trois premiers articles sur le requin du Groenland précèdent de près d'une décennie l'article de la BBC.

[Il s'avère que le requin du Groenland est bizarre]

Comment cela ? Si par bizarre l'auteur veut dire que le requin du Groenland est différent ou inhabituel, c'est aussi le cas de plusieurs autres espèces de requin. Là encore, existe-t-il un modèle de requin de base à partir duquel toutes les autres espèces doivent être comparées ?

[... pourrait être une composante indispensable à l'écosystème océanique.]

N'est-ce pas le cas pour toutes les espèces de requin ?

[Le requin du Groenland ne remonte près de la surface qu'à des endroits où les eaux peu profondes sont assez froides pour eux—principalement dans l'Arctique.|

Ce commentaire remarquable aurait été pardonnable il y a 10 ans. Mais aujourd'hui, c'est un secret de polichinelle que nous avons plongé de façon répétitive avec des requins du Groenland à seulement cinq heures de route de la ville de Québec, et dans de l'eau dépassant parfois 10°C. Certains des requins que nous avons balisés sont même remontés jusqu'à la surface dans des eaux atteignant jusqu'à 16°C¹.

[Il est plus facilement observé autour du Groenland et de l'Islande]

C'est vrai si vous le capturez préalablement avec un hameçon et que vous le hâlez jusqu'à la surface à partir de plusieurs centaines de mètres de profondeur. En date d'aujourd'hui (mars 2019), la très grande majorité des observations naturelles avec le requin du Groenland—où le requin initie la rencontre—ont eu lieu à 2 000 km au sud du cercle Arctique, à Baie-Comeau, au Québec.

[La méthode la plus évidente pour observer un requin du Groenland dans la nature est de plonger à des profondeurs abyssales]

Évidente ? Seule une poignée de requins dormeurs furent observés par des submersibles habités ou par des robots (ROV), alors que des centaines de rencontres ont eu lieu en eau peu profonde par des plongeurs à Baie-Comeau.

[Que mangent donc tous ces requins du Groenland ? Pour le découvrir, les scientifiques doivent se salir les mains—en découpant les estomacs des requins pour en retirer les restes de leurs repas.]

L'auteur a négligé de mentionner que ces restes proviennent de requins âgés de plusieurs décennies, voire des siècles, qui sont tués pour révéler essentiellement des résultats identiques. Pourquoi donc faut-il détruire des animaux ayant une vie aussi longue et un si faible taux de reproduction lorsque une quantité innombrable de requins sont capturés et tués par les pêches accessoires ? Nos propres nécropsies effectuées sur des carcasses de requin du Groenland échouées ont produit les mêmes résultats, avec pour rares exceptions quelques sous-espèces endémiques à l'Arctique et au Saint-Laurent.

[... la littérature scientifique est contaminée par des affirmations spéculatives.]

Il est vrai que la nomenclature scientifique plus ancienne contient des erreurs. Toutefois ces quelques idées étaient autrefois plausibles puisqu'elles étaient soutenues par les connaissances et les méthodologies disponibles lors de leur publication, ce qui n'était pas le cas avec plusieurs passages du présent article de la BBC.

[Un grand nombre de phoques morts présentant des plaies de morsures de type « tire-bouchon » ont été découverts à l'Île de Sable au large de la Nouvelle-Écosse.] [Nous croyons qu'il s'agit de morsures de requin du Groenland]

La théorie des plaies de type tire-bouchon a été discréditée par des scientifiques des deux côtés de l'Atlantique. Le seul fait que les présumées morsures aient eu lieu à seulement deux endroits, l'un desquels n'est aucunement un repaire du requin du Groenland, aurait dû suffire à faire taire cette idée fumeuse. D'ailleurs, l'utilisation erronée du verbe penser dans la forme progressive dans la version anglaise de l'article, laisse présager que les pensées du chercheur étaient momentanées et spéculatives. Le commentaire n'aurait donc pas dû être mentionné dans un article clamant rapporter « La vérité sur les animaux ». Pour plus d'infos, consultez l'article suivant : Qui est le tueur à tire-bouchon ?

[Un faible nombre de requins sont capturés pour suffire à la demande pour un délice islandais connu sous le nom de hákarl, soit du requin fermenté.]

Nous avons visité à deux reprises le plus grand producteur de hákarl en Islande (Bjarnarhöfn Shark Museum) et les propriétaires nous ont clairement assuré que les requins servant à la production de leur hákarl provenaient de pêches accessoires au large du Groenland, i.e. la plupart des requins sont capturés accidentellement par des pêcheurs basés à Nuuk.

[Peut-être l'effet le plus dramatique des changements climatiques est la diminution rapide du couvert de glace dans l'océan Arctique, particulièrement en été. Quel en sera l'effet sur les requins ?] [Tout ce que nous pouvons affirmer avec certitude est que le requin du Groenland vivra dans un Arctique très différent dans quelques décennies.]

Quoique le réchauffement planétaire aura un impact dévastateur sur l'environnement et la faune arctiques, les effets des changements climatiques pourraient avoir peu d'effets sur le requin du Groenland. Dans quelques décennies, son habitat arctique ressemblera au Saint-Laurent d'aujourd'hui (2019) où le requin du Groenland semble être parfaitement adapté en dépit des conditions plus chaudes, de l'absence de glace pendant la majeure partie de l'année, de siècles de pêche intensive de ses principales proies, des pêches accessoires, et de la pollution. Si l'on veut vraiment savoir comment le requin survivra au réchauffement de l'Arctique, peut-être serait-il le temps d'investir dans des études plus élaborées sur la population du Saint-Laurent...

[... vous n'avez probablement jamais entendu parler de ce requin.]

C'est pourquoi il est déplorable que tellement d'informations en ligne sur le requin du Groenland, y compris dudit article dans cet éditorial, continueront de désinformer les lecteurs qui ne scrutent pas les médias grand public tel le BBC.

RÉFÉRENCE(S)
¹ Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. 2016. Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
² Harvey-Clark, Chris, Jeffrey J. Gallant, and John Batt. 2005. Vision and its relationship to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland sharks (Somniosus microcephalus). Canadian Field-Naturalist 119(3): 355-358.
³ Stokesbury, Michael J. W., Chris Harvey-Clark, Jeffrey J. Gallant, Barbara A. Block, and Ransom A. Myers. 2005. Movement and environmental preferences of Greenland sharks (Somniosus microcephalus) electronically tagged in the St. Lawrence Estuary, Canada. Marine Biology 148: 159-165.
³ Gallant, Jeffrey J., Chris Harvey-Clark, Ransom A. Myers, and Michael J. W. Stokesbury. 2005. Sea lamprey (Petromyzon marinus) attached to a Greenland shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary, Canada. Northeastern Naturalist 13(1): 35-38.

Jeffrey Gallant, M.Sc., est directeur scientifique du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG). Il est aussi rédacteur en chef du Diving Almanac & Book of Records, et rédacteur associé de DIVER Magazine. Jeffrey a plongé avec son premier requin, un aiguillat commun, au large d'Halifax (Nouvelle-Écosse) en 1991.