Fini les ailerons de requin au Canada ? Pas vraiment.

Version originale mise en ligne le 28 juin 2019
Dernière mise à jour le 28 juin 2019

De récentes manchettes proclament que le Canada vient d’interdire les ailerons de requin. Trop beau pour être vrai ? Eh bien, il semblerait que le diable est dans les détails…

Bien que je salue la récente action du gouvernement canadien pour protéger les requins, qui résulte en grande partie des efforts inlassables de personnes et d'organismes voués au bien-être des animaux à travers le pays, je ne vois pas comment le projet de loi C-68¹ pourrait être interprété comme étant un moyen efficace de rendre moins accessibles les ailerons de requin au Canada. Certes, ce premier pas important d’Ottawa visant à contrer le commerce illégal des ailerons est un exploit digne de mention, mais il tombe à court de ce qui est véritablement requis pour sauver les requins. Le piège est pourtant caché à la vue de tous.

La sémantique des mots ?

« Il sera illégal d’importer des ailerons de requins au Canada. »L'actualité

« L' amputation d'ailerons de requin sera interdite au CanadaLa Presse

« Humane Society International/Canada annonce une victoire historique pour les requins : l’interdiction du commerce de leurs ailerons au Canada »Humane Society International

Si certains journalistes moins rigoureux s’étaient donnés la peine de lire la clause succincte traitant des requins (18.1), ils auraient vite remarqué que seuls les ailerons déjà sectionnés de la carcasse sont interdits, c’est-à-dire qu’il n'y a pas d'interdiction d’importer ou d’exporter des spécimens entiers de la plupart des espèces de requin s'ils sont encore munis de leurs ailerons.Les titres triomphalistes laissant sous-entendre que l’importation des ailerons a été interdite sont donc trompeurs, car les ailerons de requin resteront probablement accessibles et parfaitement légaux dans tout le pays pour longtemps encore. D'ailleurs, l'aileronnage est interdit au Canada depuis 1994, et non depuis 2019 comme le rapporte la Presse canadienne.

« Le commerce d'ailerons de requins est maintenant interdit au Canada et c'est une première mondiale. » L'actualité

Ce titre est faux.

L’on peut toujours importer, vendre et acheter des ailerons à condition qu’ils soient attachés à la carcasse du requin au moment d’entrer au pays, ce qui m’amène à me questionner sur la véritable portée de la loi :

[1] Une fois que la carcasse intacte d’un requin a été importée par un Canadien respectueux de la loi, quelle mesure empêche le distributeur de vendre les ailerons séparément à des commerçants ?

[2] Comment le distributeur, ou même le commerçant, va-t-il démontrer à ses clients que son inventaire provient de requins importés au Canada dans leur entièreté, et qu'aucun de ses ailerons ne provient du marché noir ?

[3] Comment les inspecteurs du gouvernement peuvent-ils contrôler l’origine des ailerons de requin sectionnés lorsqu’ils sont déjà dans les présentoirs ?

[4] Qu'en est-il des requins « canadiens » puisque la clause traitant des ailerons ne concerne que les importations et les exportations internationales ? Que se passe-t-il si les ailerons proviennent d'une pêche domestique² ou même d'un tournoi de pêche (shark derby) au Canada où l’aileronnage est illégal ? Doivent-ils être achetés avec le reste du requin et existe-t-il un moyen de les distinguer des ailerons importés d’origine douteuse ?

« ... une victoire historique pour les requins … » L'actualité

En dépit de cet accomplissement notable, pour lequel l’intérêt quasi-inexistant du public et des médias s’est vite estompé, des dizaines de millions de requins continueront à être massacrés à chaque année. Mais au lieu de garder seulement les ailerons avant de rejeter le requin mort ou agonisant à la mer, ses appendices destinés au marché canadien ne seront sectionnés qu’après le passage de la carcasse entièreà la frontière. Il en coûtera évidemment plus cher d'importer des requins dans leur intégrité pour vendre leurs ailerons, mais une partie de l'augmentation sera compensée par la transformation du reste du requin en nourriture pour chien ou autres sous-produits. Alors, en quoi cela est-il « une victoire historique » ?

IMAGE DU HAUT : Requins dans un marché au Yémen. Photo par Rod Waddington (CC BY-SA 2.0)
Ailerons de requin dans la vitrine d’un restaurant à Montréal en 1997. On ne voit plus les ailerons mis en valeur de la sorte aujourd’hui, mais ils sont encore disponibles dans plusieurs commerces. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG
Requins dans un marché de Hong Kong. Photo par screenpunk (CC BY-NC 2.0)
Requins avec leurs ailerons encore attachés dans un marché de Dubaï. Photo par Roberto Saltori (CC BY-NC 2.0)
Contrairement à ce que certains titres laissent présager, l’aileronnage est interdit au Canada depuis 1994. Et pourtant, nous avons trouvé la carcasse d’un requin du Groenland aileronné à Baie-Comeau une décennie plus tard en 2004. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Requiem pour les chiens de mer, ou comment cette loi pourrait menacer la survie des requins juvéniles ou de petite taille.

La dernière fois que j'ai vu des ailerons de requin dans un marché d’alimentation de Montréal, ils se vendaient à 580 $ CAD la livre (1 279 $ le kg). Or, un kilo est un kilo, quelle qu'en soit l’espèce dont il a été amputé, et il reste encore beaucoup de requins de petite taille, intacts et relativement légers, donc facilement exportables. L'un de ces requins, l'aiguillat commun—autrement connu sous le nom de chien de mer—est le squale le plus populeux au Canada et dans le monde. Et comme si ce n'était pas assez, il est déjà pourchassé et pêché³ à outrance presque partout où il se trouve...

En théorie, la loi nouvellement amendée pourrait potentiellement réduire le nombre de requins subissant cet acte brutal et sadique qu'est l'aileronnage, et aussi contribuer à sauver certains des plus gros requins matures qui ne sont plus rentables pour les importations au Canada en raison de leur taille. Mais dans la pratique, des pêcheurs sans scrupules pourront simplement continuer à sectionner les ailerons des grands requins pour le commerce illégal, puis recouvrer leur manque à gagner en conservant un nombre encore plus grand de petits ou d'immatures requins intacts avant même qu’ils n’aient eu l'occasion d’atteindre l'âge adulte et de se reproduire.

Point positif, et il est important de le noter, la loi modifiée devrait protéger les requins menacés ou en voie de disparition qui sont sous la protection de la convention CITES4, car il est beaucoup plus simple pour un inspecteur avisé d'identifier visuellement un requin complet, qu’un pot-pourri de morceaux.

Enfin, corrigez-moi si j’ai tort, mais la loi C-68 ne semble contenir aucune disposition relative à l’origine précise d’un requin importé. Importe-t-il qu'il provienne d'une pêche durable approuvée par un gouvernement ou qu'il ait été braconné dans une zone réglementée ou une réserve naturelle ?

Éco-certification

Lorsque j'ai soumis une pétition à l'Assemblée nationale du Québec dans le but de protéger les requins en 2013, et parce qu'une province canadienne ne peut interdire l’importation de produits alimentaires, j'ai demandé au gouvernement de créer un programme de certification écologique qui aurait positivement étiqueté tous les ailerons de requin provenant d'une source durable. Les ailerons de requin importés sans documentation et donc offerts sans éco-certification seraient demeurés disponibles, mais les commerçants et les consommateurs auraient pu choisir en connaissance de cause et en toute conscience une alternative durable au commerce illicite des ailerons. Sans surprise, ma pétition a été rejetée sous prétexte que les questions relatives aux aliments étaient de compétence fédérale, ce qui pour le Québec, est faux. De la même manière que le gouvernement du Québec a plus d’une fois envisagé la possibilité d'étiqueter tous les aliments génétiquement modifiés dans la province, les législateurs ont pleinement le droit, en vertu de la Loi sur les produits alimentaires du Québec (P-29, 1981), d'exiger un étiquetage plus précis ou plus stricte pour la province, y compris pour identifier l’origine des nageoires de requin, soient-elles domestiques ou importées.

« Si la seule condition pour acheter légalement de l'ivoire était d'importer le morse ou l'éléphant en entier, quelqu'un le ferait quand même, trouverait un moyen rentable de se débarrasser de la carcasse, et ferait encore fortune. Voilà ce que pourrait être le sort des requins et de leurs précieux ailerons destinés au marché canadien. » — Jeffrey Gallant, GEERG

Lentement mais sûrement

En dépit de l’impact considérable des films documentaires à succès et des campagnes anti-aileronnage telles que celles dirigées par le regretté Rob Stewart, les ailerons de requin demeurent un produit lucratif pour les commerçants. Ainsi, tout en admirant les efforts nobles et concertés de tous ceux qui ont participé à l’adoption de cette loi, je crois qu’il manque encore le puissant dissuasif qui convaincra les vendeurs d’ailerons à fermer boutique.

Petits requins dans un marché de Taiwan. Photo par waychen_c (CC BY-NC-ND 2.0)
Ailerons de requin dans la vitrine d’un commerce à Bangkok. Photo par John Payne (CC BY-NC-ND 2.0).
Ailerons de requin vendus au prix de 550 $ US à la livre ($1,213 du kg) dans un restaurant en Californie. Photo par alasam (CC BY-NC-ND 2.0)
Ailerons de requin à Hong Kong. Photo par Cloneofsnake (CC BY-SA 2.0)

Trop peu, trop tard ?

Je ne suis nullement indifférent aux efforts collectifs du gouvernement, des défenseurs animaliers et des gens passionnés travaillant à améliorer le sort des requins, mais je crois néanmoins que les lois qui dépendent en partie de la bonne volonté de gens avides, voire même décents—mais désespérés—sont vouées à l’échec.

À moins qu’une loi ne puisse limiter efficacement le risque de corruption par le biais d’un traité international ou par un contrôle gouvernemental encore plus sévère du commerce des aliments, i.e. une éco-certification vérifiable ou une interdiction totale des ailerons, les requins continueront de périr à un rythme insoutenable jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Requins dans un marché au Yemen. Photo par Rod Waddington (CC BY-SA 2.0)

RÉFÉRENCE(S)
¹ Projet de loi C-68. Loi modifiant la Loi sur les pêches et d’autres lois en conséquence, 1re session, 42e législature, 2015. (Sanction royale : 2019-06-21)
² Poissons de fond, Région du Pacifique 2019 Résumé du plan de gestion intégrée des pêches. Pêches et Océans Canada. Consulté le 26 juin 2019.
³ Fordham, S., Fowler, S.L., Coelho, R., Goldman, K.J. & Francis, M. 2006. Squalus acanthias Northeast Atlantic subpopulationThe IUCN Red List of Threatened Species 2006: e.T44168A10866677. http://dx.doi.org/10.2305/IUCN.UK.2006.RLTS.T44168A10866677.en. Consulté le 26 juin 2019.
4 CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction), Requins et raie manta. https://cites.org/fra/prog/shark. Consulté le 26 juin 2019.

Jeffrey Gallant, M.Sc., est directeur scientifique du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG). Il est aussi rédacteur en chef du Diving Almanac & Book of Records, et rédacteur associé de DIVER Magazine. Jeffrey a plongé avec son premier requin, un aiguillat commun, au large d'Halifax (Nouvelle-Écosse) en 1991.