Phoque gris photographié lors de l’expédition Brion22.
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OPINION

Grey seal during Brion23 expedition.
Photo © ORS | Jeffrey Hay Gallant
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Le mystère du tueur en tire-bouchon

Une enquête sur les blessures en spirale longtemps attribuées aux requins.

Par

, M. Sc.

9 min

Affiché le 6 oct. 2010

Mis à jour le 6 mai 2026

Jeffrey Hay Gallant

ÉDITORIAL

Mystère du tueur en tire-bouchon

Une enquête sur les blessures en spirale longtemps attribuées aux requins.

Par

, M. Sc.

9 min

Affiché le 6 oct. 2010

Mis à jour le 8 mai 2026

Jeffrey Hay Gallant

ÉDITORIAL

En 2010, les chercheurs sur les requins Jeffrey Gallant et Chris Harvey-Clark ont participé à deux documentaires télévisés : Predator CSI: Corkscrew Killer (National Geographic Channel) et The Seal Ripper (Nature Shock). Ces productions mettaient en lumière une énigme persistante : le requin du Groenland ou le requin blanc étaient-ils réellement responsables des mystérieuses blessures « en tire-bouchon » observées chez les phoques? Fidèles aux positions qu’ils y exprimaient déjà à l’époque, nous n’avons jamais cru que l’une ou l’autre de ces espèces en était responsable.

À partir du début des années 1990, la découverte de carcasses de phoques mutilées sur l’île de Sable, puis plus tard en mer du Nord, a suscité une vive controverse quant au rôle potentiel du requin du Groenland. Bon nombre des victimes présentaient une plaie en spirale s’enroulant autour du corps, rappelant la forme d’un tire-bouchon. Des signalements similaires ont commencé à émerger en Angleterre et en Écosse durant l’été 2010. À première vue, ces blessures évoquaient une attaque de prédateur, mais un examen plus attentif révélait qu’elles ne correspondaient pas aux lésions d’alimentation connues chez le requin du Groenland.

Il ne fait aucun doute que le requin du Groenland s’attaque occasionnellement à des phoques vivants[1]. Toutefois, la victime est vraisemblablement un jeune individu inexpérimenté ou un phoque endormi, distrait, blessé, coincé dans un trou de respiration ou évoluant dans des conditions de visibilité si mauvaises qu’elle ne peut détecter l’approche du prédateur. Le requin du Groenland est beaucoup plus susceptible de se nourrir d’un phoque déjà mort, une ressource qui ne nécessite aucune dépense énergétique et ne présente aucun risque de blessure. Comme l’a souvent souligné Jeffrey Hay Gallant : « Il est illogique qu’un requin du Groenland dépense inutilement l’énergie dont il a besoin pour survivre s’il ne compte pas se nourrir. » À l’inverse, le requin blanc laisse des marques de morsure très différentes et facilement reconnaissables, désormais fréquemment observées dans le golfe du Saint-Laurent avec le retour progressif de l’espèce[2].

Puisque l’hypothèse d’une prédation par des requins ne concordait pas avec les éléments de preuve disponibles, une autre explication a été envisagée. La première hypothèse avancée était d’origine mécanique : les propulseurs orientables à hélice carénée (azimuth thrusters) utilisés par certains navires de forage ou de construction opérant au large, à proximité immédiate des secteurs où les carcasses avaient été retrouvées sur l’île de Sable et en Écosse. Ces systèmes peuvent produire une puissante aspiration capable d’entraîner un phoque curieux vers les pales et de provoquer des lacérations en spirale. Cette hypothèse a été proposée par des chercheurs écossais enquêtant sur des mortalités similaires au Royaume-Uni[3], et les premières évaluations privilégiaient l’implication de ces propulseurs. Des analyses ultérieures, ainsi qu’une mise à jour publiée en 2015 par le Sea Mammal Research Unit d’Écosse, ont examiné l’étendue des blessures en spirale et évalué les différents mécanismes possibles, notamment les propulseurs et la prédation biologique.

Cependant, des travaux comportementaux et pathologiques plus récents ont depuis désigné un responsable biologique beaucoup plus plausible. Il est désormais bien établi que le phoque gris (Halichoerus grypus) peut tuer et consommer d’autres phoques ainsi que des marsouins. En mars 2018, à Helgoland (baie Allemande), un mâle subadulte a été observé capturant, tuant et dévorant un jeune phoque gris. La carcasse présentait d’importantes lacérations cutanées débutant au niveau de la tête et se prolongeant en une trajectoire hélicoïdale en forme de tire-bouchon autour du tronc, avec un décollement de la peau et une importante manipulation du lard, des lésions qui reproduisent fidèlement le motif ayant alimenté la controverse sur les mystérieuses blessures « en tire-bouchon »[4].

Des recherches parallèles menées en Écosse sont parvenues à une conclusion similaire : l’infanticide et le cannibalisme chez le phoque gris peuvent produire des lacérations spiralées impossibles à distinguer de nombreux cas autrefois attribués aux hélices de navires, conduisant les auteurs à proposer que la majorité des carcasses britanniques présentant ce type de blessure étaient en réalité le résultat de prédation par des phoques gris[5].

Nos propres observations de terrain appuient également cette hypothèse. Lors de notre expédition 2023 consacrée au requin blanc à l’île Brion, aux Îles-de-la-Madeleine, nous avons observé et filmé un épisode de cannibalisme entre phoques gris, au cours duquel un individu en a tué puis consommé un autre. Il ne s’agissait que du deuxième cas documenté de ce comportement dans les eaux canadiennes.

Phoques gris (Halichoerus grypus) sur l’île Brion, aux Îles-de-la-Madeleine. Photo © ORS | Davy Hay Gallant

Épisode de cannibalisme chez le phoque gris (Halichoerus grypus) sur l’île Brion, aux Îles-de-la-Madeleine. Image prise par drone © ORS | Jeffrey Hay Gallant

Ces observations permettent de mieux comprendre comment un phoque gris pourrait s’attaquer à un congénère immobile ou se déplaçant lentement et lui arracher la peau en longues bandes hélicoïdales afin d’accéder rapidement au lard, une source d’énergie particulièrement riche, au prix d’un effort relativement limité et avec une grande discrétion. Ce comportement est cohérent avec les observations réalisées à Helgoland et ailleurs.

À l’inverse, attribuer une prédation au requin du Groenland sur la seule base des mutilations externes demeure problématique. Les preuves photographiques peuvent être faussées par la récupération post mortem des carcasses, le charognage ou leur transport, et la simple absence de la tête ou des nageoires ne constitue pas un indice diagnostique d’une attaque de requin du Groenland. Ce que la littérature scientifique et les observations de terrain appuient en revanche, c’est que la seule marque de morsure clairement décrite chez cette espèce correspond à un prélèvement circulaire de type « emporte-pièce », et non à une lacération hélicoïdale nette[6].

Dans le golfe du Saint-Laurent, qui abrite une importante population de requins du Groenland ainsi que l’une des plus grandes aires de reproduction des phoques au monde, nous n’avons jamais observé ni reçu de signalement de blessures en tire-bouchon. Des carcasses de phoques s’échouent occasionnellement sur la côte nord de l’Île-du-Prince-Édouard, mais les lésions qu’elles présentent sont différentes, et bon nombre de ces animaux sont vraisemblablement de jeunes individus morts de causes naturelles au cours de leur première année de vie. Plus récemment, à l’Île-du-Prince-Édouard, aux Îles-de-la-Madeleine et sur la péninsule gaspésienne, de nombreuses carcasses portent des marques évidentes d’attaques de requins blancs. Dans ce contexte, il est relativement facile de distinguer les blessures infligées par un requin de celles résultant d’une mortalité naturelle.

Le contraste est donc frappant entre les blessures autrefois attribuées au requin du Groenland et les lésions circulaires observées ailleurs chez cette espèce. Pourquoi un même requin laisserait-il des signatures d’alimentation aussi radicalement différentes selon les régions? L’explication la plus plausible est que les blessures en tire-bouchon ne constituent tout simplement pas une signature du requin du Groenland.

Le contexte environnemental milite également contre l’implication habituelle du requin du Groenland à l’île de Sable et dans certaines régions de la mer du Nord. Les eaux entourant l’île de Sable sont peu profondes, et leur bathymétrie ainsi que leurs conditions saisonnières ne correspondent généralement pas à l’habitat froid privilégié par le requin du Groenland. La profondeur moyenne relativement faible et les températures plus élevées de la mer du Nord limitent également la présence de conditions favorables à cette espèce. Même si des requins du Groenland peuvent fréquenter ces secteurs de façon saisonnière, cela ne remet pas en cause l’incompatibilité fondamentale entre les traces d’alimentation qui leur sont attribuées et le motif de blessures en « tire-bouchon ».

Bien que des blessures mécaniques occasionnelles causées par des propulseurs azimutaux puissent se produire, les observations comportementales récentes, les données de nécropsie et les analyses subséquentes indiquent que les lacérations spiralées de type « tire-bouchon » sont beaucoup plus vraisemblablement attribuables à la prédation par le phoque gris, y compris au cannibalisme. Le présumé « tueur en tire-bouchon » n’est ni un requin du Groenland ni un requin blanc. Le véritable responsable se cache à la vue de tous : un autre phoque gris.

RÉFÉRENCES

(1) Leclerc, L.-M. E., Lydersen, C., Haug, T., Bachmann, L., Fisk, A. T., & Kovacs, K. M. (2012). A missing piece in the Arctic food web puzzle? Stomach contents of Greenland sharks sampled in Svalbard, Norway. Polar Biology, 35(8), 1197–1208.
(2) Bastien, G., Barkley, A., Chappus, J., Heath, V., Popov, S., Smith, R., Tran, T., Currier, S., Fernandez, D. C., Okpara, P., Owen, V., Franks, B., Hueter, R., Madigan, D. J., Fischer, C., McBride, B., & Hussey, N. E. (2020). Inconspicuous, recovering, or northward shift: Status and management of the white shark (Carcharodon carcharias) in Atlantic Canada. Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, 77(10), 1666–1677.
(3) Sea Mammal Research Unit. (2015). Report on spiral lacerations in seals. University of St Andrews.
(4) van Neer, A., Gross, S., Kesselring, T., Wohlsein, P., Leitzen, E., & Siebert, U. (2019). Behavioural and pathological insights into a case of active cannibalism by a grey seal (Halichoerus grypus) on Helgoland, Germany. Journal of Sea Research, 148-149, 12–16.
(5) Brownlow, A., Onoufriou, J., Bishop, A., Davison, N., Thompson, D., & Crocker, D. E. (2016). Corkscrew Seals: Grey Seal (Halichoerus grypus) Infanticide and Cannibalism May Indicate the Cause of Spiral Lacerations in Seals. Plos One, 11(6).
(6) Jena E. Edwards, Elizabeth Hiltz, Franziska Broell, Peter G. Bushnell, Steven E. Campana, Jørgen S. Christiansen, Brynn M. Devine, Jeffrey J. Gallant, Kevin J. Hedges, M. Aaron MacNeil, Bailey C. McMeans, Julius Nielsen, Kim Præbel, Gregory B. Skomal, John F. Steffensen, Ryan P. Walter, Yuuki Y. Watanabe, David L. VanderZwaag, & Nigel E. Hussey. (2019). Advancing Research for the Management of Long-Lived Species: A Case Study on the Greenland Shark. Frontiers in Marine Science, 6.

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Requin blanc échoué près du parc national de
Kouchibouguac, Nouveau-Brunswick
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