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Le requin blanc et les dangers de
la désinformation

Les données historiques et les savoirs autochtones réfutent l’idée d’une arrivée récente du requin blanc dans le Saint-Laurent liée aux changements climatiques.

Par

, M. Sc.

7 min

Affiché le 24 mai 2024

Mis à jour le 15 mai 2026

Jeffrey Hay Gallant

ÉDITORIAL

Le requin blanc et les dangers de la désinformation

DEPUIS 2000. TOUJOURS 100 % BÉNÉVOLE

Les données historiques et les savoirs autochtones réfutent l’idée d’une arrivée récente du requin blanc dans le Saint-Laurent liée aux changements climatiques.

Par

, M. Sc.

7 min

Affiché le 24 mai 2024

Mis à jour le 15 mai 2026

Jeffrey Hay Gallant

ÉDITORIAL

Rédigé en réponse à la propagation croissante de la désinformation entourant la présence du requin blanc dans l’Atlantique canadien et au Québec, cet éditorial publié en 2024 par le fondateur de l’ORS, Jeffrey Hay Gallant, revient également sur des années d’interprétations médiatiques erronées d’entrevues et de déclarations de l’Observatoire, de couverture journalistique simplifiée à l’excès et de tentatives répétées de présenter l’espèce comme une arrivée récente dans le Saint-Laurent attribuable aux changements climatiques. S’appuyant sur des archives historiques, des savoirs autochtones et de nombreuses données scientifiques, il soutient que le requin blanc fait naturellement partie de l’écosystème du golfe du Saint-Laurent depuis des siècles, bien qu’il n’y ait généralement été documenté qu’en faible nombre jusqu’aux dernières décennies, tout en mettant en garde contre le sensationnalisme, les affirmations non étayées et les récits trompeurs qui faussent la compréhension du public et les priorités en matière de conservation.

Une idée tenace

À chaque saison de migration du requin blanc, une nouvelle vague d’informations trompeuses et persistantes refait surface dans les médias, chez certains influenceurs et sur les réseaux sociaux, notamment en ce qui concerne la présence historique de l’espèce et le rôle des changements climatiques dans sa répartition au sein de l’écosystème du Saint-Laurent. En réponse, nous réaffirmons notre hypothèse de travail selon laquelle la présence du requin blanc dans l’Atlantique canadien et au Québec n’est ni récente ni principalement attribuable aux changements climatiques contemporains.

Dans un monde hyperconnecté où l’information circule instantanément et où les récits se propagent rapidement en ligne, la désinformation peut avoir des répercussions profondes et durables sur la compréhension du public. Des personnes de bonne foi, mais mal informées, contribuent souvent malgré elles à ce phénomène, particulièrement lorsqu’elles tentent d’expliquer des réalités écologiques complexes. Le requin blanc (Carcharodon carcharias) dans l’Atlantique canadien et au Québec en est un exemple frappant : l’espèce est de plus en plus présentée à tort comme une arrivée récente exclusivement causée par le réchauffement des eaux.

Une présence saisonnière de longue date

Le requin blanc, souvent perçu à tort comme une espèce strictement associée aux eaux chaudes, fait depuis longtemps partie des écosystèmes de l’Atlantique canadien à titre saisonnier. Les archives historiques, les données scientifiques et les savoirs autochtones témoignent tous de sa présence ancienne dans la région, où il trouve un habitat favorable et des proies abondantes. Pourtant, un nombre croissant de commentateurs, y compris dans les médias et même parmi certains non-spécialistes des sciences marines, continuent d’attribuer presque exclusivement sa présence aux changements climatiques, véhiculant ainsi un récit simplifié et scientifiquement réducteur.

Notre hypothèse de travail est que l’augmentation du nombre de requins blancs documentés dans le Saint-Laurent s’explique principalement par une combinaison de facteurs, notamment leur protection juridique, le rétablissement des populations de proies, l’amélioration des conditions écologiques et la dynamique naturelle des populations. Les jeunes individus, en particulier, peuvent se disperser sur de très vastes territoires afin de réduire la compétition avec les adultes de grande taille. Ces déplacements contribuent vraisemblablement à une répartition écologique plus étendue et plus équilibrée de l’espèce dans l’ensemble de l’Atlantique Nord.

Contrairement aux espèces étroitement confinées aux eaux tropicales, le requin blanc possède une remarquable capacité d’adaptation et peut évoluer dans une large gamme de températures. L’idée persistante selon laquelle il serait exclusivement associé aux eaux chaudes fait abstraction à la fois de cette plasticité physiologique et des nombreuses données historiques attestant de sa présence dans les eaux froides de l’Atlantique Nord, notamment dans l’Atlantique canadien et au Québec.

« Contrairement aux peuples autochtones de la péninsule maritime, qui ont intégré le requin blanc à leurs cultures avec respect depuis des millénaires[1], le déficit actuel de connaissances découle en grande partie d’une vision à courte vue transmise de génération en génération et d’une méconnaissance fondamentale de la niche écologique du requin blanc ainsi que de ses habitudes migratoires de longue date. »

Les changements climatiques et la complexité écologique

Le rôle des changements climatiques dans l’écologie du requin blanc est plus nuancé qu’on le présente souvent. Ceux-ci peuvent effectivement influencer le calendrier des migrations, la durée de séjour des individus, la répartition des proies ou encore certaines conditions environnementales dans le golfe du Saint-Laurent. En revanche, ils n’expliquent pas adéquatement la présence historique bien établie de l’espèce dans des régions où elle est documentée depuis des siècles. Faire des changements climatiques une explication universelle revient à simplifier à l’excès une réalité écologique beaucoup plus complexe et risque de détourner l’attention d’autres enjeux importants liés à la conservation et à la gestion de l’espèce.

Cette interprétation réductrice, de même que d’autres idées persistantes, notamment l’affirmation selon laquelle le requin blanc ne serait pas un poisson ou qu’il serait incapable de distinguer un être humain de ses proies naturelles[2], provient de nombreux secteurs du milieu maritime. Or, même des professionnels expérimentés et compétents dans ce domaine ne sont pas nécessairement des spécialistes de la biologie, du comportement ou de l’écologie des requins. Les scientifiques qui ne travaillent pas directement sur ces animaux devraient donc faire preuve de prudence lorsqu’ils formulent des affirmations définitives en public, car des déclarations non étayées peuvent néanmoins être perçues comme faisant autorité en raison de leurs autres qualifications scientifiques.

Quelle qu’en soit la source, la diffusion de renseignements erronés finit par nuire à la science, à la compréhension du public et à la conservation des requins elle-même. Lorsque des experts autoproclamés ou perçus comme tels répètent des informations inexactes, même avec les meilleures intentions, ils contribuent à alimenter des récits susceptibles de perdurer pendant des années et d’influencer l’opinion publique, la couverture médiatique et les débats sur les politiques publiques. Il est donc essentiel que les discussions portant sur les requins et les écosystèmes marins demeurent fondées sur des données historiques vérifiées, un contexte écologique rigoureux et la littérature scientifique évaluée par les pairs.

Les médias, les réseaux sociaux et la persistance des faux récits

Depuis plus de vingt ans, l’Observatoire des requins du Saint-Laurent s’efforce de documenter et de diffuser une information rigoureuse sur les requins du grand écosystème du Saint-Laurent. Au cours des dernières années, toutefois, un nombre croissant de personnes, souvent animées de bonnes intentions mais ne possédant pas d’expertise en biologie ou en comportement des requins, ont contribué à la propagation de renseignements erronés. L’ORS ne prétend pas détenir toutes les réponses ni monopoliser le débat public sur les requins. Au contraire, nous nous réjouissons de voir émerger une nouvelle génération de chercheurs et de communicateurs. Néanmoins, les informations inexactes concernant les requins de l’Atlantique canadien et du Québec doivent être remises en question et corrigées avant qu’elles ne déforment davantage la compréhension du public.

En ce qui concerne les médias, il apparaît de plus en plus clairement que la rigueur de la vérification des faits cède parfois le pas à la rapidité, au sensationnalisme ou à des récits simplifiés. Ce problème touche plusieurs médias généralistes au Québec et dans l’Atlantique canadien, dont certains ont diffusé à maintes reprises des informations inexactes sur les requins ou ont mal interprété des entrevues et des déclarations de chercheurs de l’ORS. Consulter les spécialistes appropriés avant de publier des affirmations sur les requins, ou sur toute autre espèce sauvage, demeure essentiel au maintien de l’intégrité journalistique et de la confiance du public.

Le phénomène est encore amplifié par les réseaux sociaux, où les informations trompeuses se propagent rapidement sous forme de publications virales, de mèmes, de vidéos ou de contenu produit par des influenceurs, parfois même diffusés par des personnes ou des institutions qui devraient pourtant mieux connaître le sujet. Cette désinformation touche souvent un public plus jeune, qui ne possède pas toujours l’expérience nécessaire pour distinguer les données scientifiques de la spéculation ou du sensationnalisme. Les explications erronées et les affirmations exagérées ne faussent pas seulement la perception du public ; elles risquent également de compromettre les efforts de conservation en détournant l’attention des véritables enjeux, comme les captures accidentelles, la dégradation des habitats et la nécessité d’assurer une protection durable des écosystèmes.

Une fois que des informations erronées s’enracinent en ligne, il devient souvent extrêmement difficile, voire impossible, de les corriger.

La persistance de la désinformation à l’ère numérique ne doit pas être sous-estimée[3]. Une fois que des informations inexactes s’enracinent en ligne, elles sont souvent reprises indéfiniment dans des articles, des vidéos, des publications partagées et même du matériel éducatif. Cette contamination numérique compromet les efforts des chercheurs, des éducateurs et des organismes de conservation qui s’efforcent de promouvoir une compréhension fondée sur des données probantes.

Autre sujet de préoccupation, les sources d’information originales, y compris le contenu élaboré et soigneusement entretenu depuis des décennies par les bénévoles de l’ORS, sont fréquemment réutilisées en ligne sans attribution adéquate ni mise en contexte…

Conclusion

Bien que les changements climatiques d’origine anthropique influencent incontestablement les écosystèmes marins et méritent toute notre attention, ils ne devraient pas servir d’explication simpliste à la présence de longue date du requin blanc dans l’Atlantique canadien et au Québec. Une compréhension plus juste exige de prendre en compte les références historiques, les savoirs autochtones, la complexité des processus écologiques, le rétablissement des populations ainsi que les habitudes migratoires établies de l’espèce. Ce n’est qu’en fondant le débat public sur des données fiables que nous pourrons améliorer à la fois la culture scientifique et l’efficacité des efforts de conservation consacrés aux requins et aux écosystèmes qu’ils occupent.

Précisions terminologiques et écologiques

En terminant, il convient de revenir sur certains termes fréquemment répétés, mais aujourd’hui dépassés. De nombreux scientifiques et organismes gouvernementaux ont progressivement abandonné l’expression archaïque « grand requin blanc ». Celle-ci a largement perdu sa raison d’être depuis que l’espèce autrefois appelée « petit requin blanc » en anglais est désormais connue sous le nom de requin longimane (Carcharhinus longimanus).

De même, l’affirmation souvent reprise selon laquelle le requin blanc serait principalement une espèce pélagique vivant au large, parfois dans le but de rassurer les usagers des plages, est trompeuse. En réalité, le requin blanc fréquente régulièrement les zones côtières où les phoques sont abondants, tout en manifestant généralement peu ou pas d’intérêt envers les êtres humains.

Pour en savoir davantage, nous vous invitons à consulter le Registre canadien des attaques de requins.

REFERENCES

(1) Betts, M. W., Blair, S. E., & Black, D. W. (2012). Perspectivism, mortuary symbolism, and human-shark relationships on the Maritime Peninsula. American Antiquity77(4), 621–645.
(1) Keenlyside, D.L. (1999). Glimpses of Atlantic Canada’s past.
(1) Martijn, Charles, A. (1986). Les Micmacs et la mer. Recherches amérindiennes au Québec, Montréal. 343 p.
(1) Adney, Edwin Tappan and Chapelle, Howard I. (1964). The Bark Canoes and Skin Boats of North America. Bulletin of the United States National Museum. 1–242, 224 figures.
(2) Ryan LA et al. (2021). A shark’s eye view: testing the ‘mistaken identity theory’ behind shark bites on humans. J. R. Soc. Interface 18: 20210533.
(3) William R. Casola, Justin M. Beall, M. Nils Peterson, Lincoln R. Larson, & Carol S. Price. (2022). Influence of social media on fear of sharks, perceptions of intentionality associated with shark bites, and shark management preferences. Frontiers in Communication, 7.

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Requin blanc échoué près du parc national de
Kouchibouguac, Nouveau-Brunswick
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“La peur et l'indifférence

mordent plus profondément
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