Inspiré par la couverture médiatique entourant de rares images d’un requin dormeur en eaux antarctiques, cet éditorial examine comment le traitement moderne de l’actualité faunique peut parfois brouiller la frontière entre l’observation scientifique, l’interprétation et la spéculation.
Quand la documentation devient spéculation.
Lorsque les médias ont récemment annoncé qu’un squale dormeur avait été filmé pour la première fois dans les eaux antarctiques, les images étaient effectivement remarquables. Les observations en milieu naturel de requins dormeurs demeurent exceptionnellement rares, particulièrement dans l’océan Austral, et cette séquence méritait à elle seule l’attention qu’elle a suscitée sur les plans scientifique et visuel.
Ce qui est rapidement devenu plus frustrant, en revanche, c’est cette tendance désormais bien connue à transformer une observation intéressante en un récit beaucoup plus spéculatif, en laissant entendre que ce requin aurait pu être « poussé » vers les eaux froides de l’Antarctique par les changements climatiques.
À partir de ce moment, l’histoire a cessé de relever de la documentation scientifique pour glisser discrètement vers autre chose.
Que l’animal soit finalement reconnu comme le requin dormeur antarctique (Somniosus antarcticus) ou regroupé avec le squale dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus), les requins dormeurs sont depuis longtemps associés aux écosystèmes profonds et froids de l’océan Austral, y compris aux eaux antarctiques. À l’instar de leur proche parent arctique, le requin du Groenland (Somniosus microcephalus), ce sont des requins adaptés aux eaux profondes et aux environnements proches du point de congélation.
Ainsi, même si cette vidéo constitue peut-être la première captation confirmée d’un tel requin à cet endroit précis, il est difficile de justifier l’idée sous-jacente selon laquelle les scientifiques auraient été surpris de trouver un requin dormeur dans les eaux antarctiques.
Le traitement médiatique de la faune privilégie de plus en plus la surprise, la nouveauté et les récits spectaculaires. Dans ce contexte, des observations rares sont souvent transformées en explications simplifiées avant même que les données disponibles ne permettent de les étayer.
« Filmé ici pour la première fois », voilà la véritable nouvelle. Ajouter qu’il « a forcément dû s’y déplacer en raison du réchauffement des eaux » relève plutôt de la spéculation déguisée en explication.
Cette distinction est importante.
Le contexte manquant
Les recherches moléculaires récentes ont d’ailleurs ajouté une nouvelle dimension à cette question. Une étude génomique publiée en 2023 dans le Journal of Heredity[1] a trouvé peu d’éléments appuyant une distinction génétique nette entre le supposé requin dormeur antarctique (Somniosus antarcticus) et le requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus), les auteurs avançant même que les deux pourraient ultimement représenter une seule et même espèce.
Fait révélateur, ce même article mentionne également la présence de requins dormeurs « du cercle arctique jusqu’à l’Antarctique », illustrant à quel point le contexte écologique établi de longue date peut rapidement disparaître lorsqu’un récit médiatique simplifié prend le dessus.
Les images étaient déjà extraordinaires en elles-mêmes. Pourtant, alors que les manchettes contribuaient à entretenir le récit du « requin dormeur antarctique », de récentes recherches génomiques suggèrent que cette espèce pourrait ne même pas exister sous la forme actuellement décrite.
Ce contexte important, notamment le lien reconnu depuis longtemps entre les requins dormeurs et les écosystèmes antarctiques, était absent de la couverture médiatique entourant ces images.
Le piège du « jamais vu »
Les superlatifs et expressions comme première mondiale, sans précédent, jamais observé auparavant ou encore des scientifiques stupéfaits occupent une place grandissante dans le traitement médiatique de la faune. Ils attirent l’attention, génèrent des clics et se propagent rapidement sur les réseaux sociaux. Malheureusement, ils peuvent aussi déformer involontairement la compréhension du public en dissociant les observations de leur contexte écologique et historique plus large.
Une fois qu’un récit simplifié s’installe dans l’écosystème médiatique, les nuances disparaissent rapidement. En quelques heures, une spéculation devient une répétition, la répétition devient familière, puis cette familiarité finit par être perçue comme un fait établi. L’histoire du requin dormeur illustre parfaitement ce phénomène.
Les requins dormeurs étaient déjà connus dans les écosystèmes polaires, y compris en Antarctique. Les images demeuraient néanmoins suffisamment exceptionnelles pour mériter une attention internationale. Pourtant, plutôt que de simplement célébrer une rare observation en milieu profond, certains reportages ont semblé s’empresser d’y rattacher une explication liée aux changements climatiques malgré des preuves limitées.
Il ne s’agit aucunement de remettre en question la réalité des changements climatiques. Ceux-ci sont bien réels, mesurables et ont des répercussions profondes sur les écosystèmes marins à l’échelle mondiale. En revanche, toute observation inhabituelle ne nécessite pas automatiquement une explication fondée sur le climat. La crédibilité scientifique repose non seulement sur la communication des véritables changements environnementaux, mais aussi sur la capacité à résister à la tentation de surinterpréter des observations isolées simplement parce qu’elles correspondent aux attentes du moment.
Les requins dormeurs et la température
L’hypothèse selon laquelle les requins dormeurs se déplaceraient nécessairement vers des eaux plus froides en réponse à des variations relativement modestes de température mérite également d’être abordée avec prudence. Dans le seul système du Saint-Laurent, l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) a documenté des centaines d’observations de requins du Groenland dans des eaux variant d’environ −1,6 °C à près de 16 °C[2]. Ces données ont été recueillies sur plusieurs années et dans une grande diversité de conditions environnementales.
Comme de nombreux requins des grands fonds, les requins dormeurs semblent capables de tolérer une plage thermique plus étendue que ne le laissent parfois entendre certains récits simplifiés destinés au grand public. Cela ne signifie pas que les changements climatiques sont sans effet sur leur écologie. Cela signifie simplement que toute interprétation écologique doit demeurer proportionnelle aux données disponibles. Une observation rare ne révèle pas automatiquement un vaste phénomène de redistribution lié au climat.
Parfois, un requin filmé en Antarctique n’est rien d’autre… qu’un requin filmé en Antarctique.
Le syndrome des référentiels changeants
Une partie du problème relève peut-être aussi de ce que les scientifiques appellent le syndrome des référentiels changeants (shifting baselines). Les gens ont tendance à redéfinir inconsciemment ce qui leur paraît « normal » en fonction de leur propre expérience, de ce qui a été documenté récemment ou de ce qui bénéficie d’une forte couverture médiatique. À mesure que les observations plus anciennes tombent dans l’oubli, des réalités écologiques établies depuis longtemps peuvent soudainement sembler nouvelles.
Nous avons observé ce phénomène à maintes reprises au Canada avec le requin blanc (Carcharodon carcharias) dans le golfe du Saint-Laurent. En dehors des milieux scientifiques et des communautés de pêcheurs, l’espèce a soudainement commencé à être perçue comme une « nouvelle venue » lorsque les observations se sont multipliées dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux. Pourtant, les données historiques, les archives des pêches, les photographies, les journaux d’époque, les savoirs autochtones et les traditions orales démontrent que le requin blanc fait naturellement partie de l’écosystème du golfe depuis des siècles, bien qu’il y soit généralement présent en faible nombre.
Ce qui a le plus changé, ce ne sont pas les requins, mais la perception qu’en a le public.
Le coût des interprétations excessives
La préoccupation la plus profonde n’est pas simplement celle de l’imprécision scientifique. Elle réside dans l’effet cumulatif que ce type de narration peut avoir sur la confiance du public envers la communication scientifique dans son ensemble. Lorsque les changements climatiques deviennent progressivement l’explication par défaut associée à toute observation écologique inhabituelle, même lorsqu’il s’agit d’espèces déjà connues pour fréquenter les milieux concernés, le public risque de ne plus distinguer clairement les conclusions solidement étayées des récits fondés sur la spéculation.
Lorsque chaque surprise écologique est présentée comme une urgence climatique, le public risque progressivement de perdre sa capacité à distinguer les mises en garde fondées sur des données solides des interprétations spéculatives, avec pour conséquence réelle une forme de désensibilisation.
Ce risque est d’autant plus préoccupant dans un contexte marqué par la désinformation, la polarisation politique et une méfiance croissante envers l’expertise scientifique. Des récits mal contextualisés peuvent involontairement contribuer à cette désensibilisation du public, facilitant ainsi le rejet, par les climatosceptiques, des véritables effets des changements climatiques pourtant appuyés par des décennies de données probantes, en les assimilant à une manchette sensationnaliste de plus.
Paradoxalement, exagérer des indices fragiles peut finir par affaiblir les preuves les plus solides.
Pourquoi l’ORS privilégie de plus en plus la communication écrite
Des histoires comme celle-ci illustrent également pourquoi l’Observatoire des requins du Saint-Laurent privilégie désormais les déclarations écrites et les communiqués soigneusement préparés plutôt que les entrevues improvisées à la suite de découvertes apparemment « inédites » ou d’autres événements susceptibles de faire les manchettes. Dans les premières heures suivant une observation exceptionnelle, le contexte est souvent incomplet et les spéculations se propagent rapidement. Une fois qu’un récit simplifié s’impose dans l’espace médiatique, il devient extrêmement difficile de rétablir les nuances.
La communication écrite permet de ralentir ce processus. Elle laisse le temps nécessaire à la vérification des faits, à la mise en contexte historique, à la précision scientifique et au choix rigoureux des mots, autant d’éléments de plus en plus difficiles à préserver dans le rythme accéléré des médias contemporains.
Rien de tout cela ne diminue la valeur scientifique des images tournées en Antarctique ni le remarquable travail accompli par l’équipe de recherche.
Ces images étaient déjà extraordinaires.
Il n’en fallait pas davantage.
RÉFÉRENCES
(1) Timm, L. E., Tribuzio, C., Walter, R. P., Larson, W. A., Murray, B. W., Hussey, N. E., & Wildes, S. (2023). Molecular ecology of the sleeper shark subgenus Somniosus (Somniosus) reveals genetic homogeneity within species and lack of support for S. antarcticus. Journal of Heredity, 114(2), 152–164.
(2) Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. (2016). Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.

L’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) est un organisme de bienfaisance canadien enregistré (ARC : 834462913RR0001) consacré à la recherche, à la conservation, à l’éducation et à la sensibilisation du public concernant les requins de l’Atlantique canadien et de l’écosystème du Saint-Laurent. L’ORS est établi au Québec, Canada.
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