Le texte qui suit reflète le point de vue de Jeffrey Hay Gallant concernant l’article de BBC Earth The Truth About Animals | Mysterious Giant Sharks May Be Everywhere, publié le 24 octobre 2014. Publié à l’origine en 2014, cet éditorial a été révisé afin d’en améliorer la clarté et de tenir compte du contexte actuel, tout en préservant le fond et l’intention du texte original. Des ajouts mineurs reflétant l’évolution de la communication scientifique et de la culture médiatique depuis sa publication initiale ont également été intégrés.
La naissance d’un mythe moderne
Lorsqu’un scientifique américain a cité[1] les travaux de l’ORS pour promouvoir l’idée selon laquelle la légende du monstre du Loch Ness pourrait en réalité trouver son origine dans nos observations du requin du Groenland dans le Saint-Laurent, je ne savais pas s’il était sérieux ou s’il s’agissait simplement d’un clin d’œil humoristique. Après tout, contrairement à ce que laissait entendre l’article, nos observations n’avaient pas eu lieu en eau douce, ni dans la voie maritime du Saint-Laurent. Elles s’étaient déroulées exclusivement dans les eaux marines de l’estuaire du Saint-Laurent, près de Baie-Comeau, un fait qu’il aurait été facile de vérifier en ligne ou au moyen d’un simple courriel.
L’idée a néanmoins rapidement dépassé son contexte d’origine avant d’être reprise et amplifiée à l’échelle internationale par diverses personnalités médiatiques et productions télévisées, contribuant à propulser l’hypothèse selon laquelle le requin du Groenland serait à l’origine de Nessie sur la scène mondiale, malgré un postulat manifestement erroné. Je reconnais volontiers que, compte tenu de mes origines écossaises, j’aimerais beaucoup qu’un véritable lien existe un jour entre le requin du Groenland et le folklore des Highlands. Mais les faits demeurent essentiels, surtout lorsque des informations scientifiques sont présentées à un public qui accorde encore un certain degré de confiance aux scientifiques et aux médias traditionnels.
Cette confiance est toutefois de plus en plus fragile. À une époque marquée par la désinformation et une méfiance grandissante envers l’expertise, des récits insuffisamment étayés mais présentés avec une apparence d’autorité scientifique risquent de contribuer à l’érosion même de la crédibilité que des scientifiques, journalistes et personnalités médiatiques plus rigoureux s’efforcent aujourd’hui de restaurer.
Ainsi, lorsqu’un article de la BBC est publié sous le titre The Truth About Animals et que l’animal en question est le requin du Groenland (Somniosus microcephalus), on est en droit de s’attendre à un haut degré de rigueur scientifique et d’exactitude factuelle.
Alors que Sir David Attenborough entre dans sa centième année, son œuvre nous rappelle que la fascination du public pour la faune sauvage ne devrait jamais se faire au détriment de la rigueur scientifique.
Malheureusement, bien que l’article de la BBC ne fasse aucune mention du monstre du Loch Ness et contienne plusieurs informations pertinentes, il reprenait néanmoins un certain nombre d’hypothèses dépassées, de simplifications excessives et d’interprétations spéculatives concernant le requin du Groenland et son écologie.
Au moment de sa publication, plus d’une décennie de recherches et d’observations avait déjà été consacrée au requin du Groenland dans l’estuaire du Saint-Laurent et dans les eaux arctiques. Pourtant, une grande partie de ces travaux, y compris de nombreuses observations sous-marines de requins nageant librement dans des conditions naturelles, était largement absente de l’analyse proposée.
Dès ses premiers paragraphes, l’article contribuait ainsi à renforcer l’une des idées reçues les plus persistantes au sujet de cette espèce : celle selon laquelle le requin du Groenland serait essentiellement aveugle et biologiquement léthargique.
Les requins du Groenland sont-ils vraiment « absurdement lents »?
L’article décrivait le requin du Groenland comme étant « absurdement lent ». Mais selon quel critère peut-on raisonnablement définir un tel qualificatif?
Nos propres observations de requins du Groenland dans le Saint-Laurent ont révélé des comportements allant d’une quasi-immobilité à des accélérations approchant un mètre par seconde après la pose d’un émetteur. Bien que cette espèce ne soit évidemment pas conçue pour des poursuites rapides et soutenues comme le requin-taupe bleu, des termes tels que discret, économe en énergie ou délibéré sont scientifiquement plus appropriés et beaucoup moins anthropocentriques.
Par ailleurs, la stratégie de déplacement du requin du Groenland a manifestement fait ses preuves au cours de l’évolution. Malgré sa croissance lente et son exceptionnelle longévité, l’espèce demeure largement répartie dans l’Atlantique Nord et l’Arctique.
Les requins du Groenland sont-ils aveugles?
L’idée selon laquelle les requins du Groenland seraient « presque aveugles » découle vraisemblablement d’observations réalisées sur des populations arctiques fortement parasitées par des copépodes oculaires. Dans de nombreuses régions de l’Arctique, ces requins évoluent dans des environnements profonds ou obscurs, sous la banquise ou dans la nuit polaire, où la vision joue sans doute un rôle relativement limité.
La situation est toutefois bien différente dans l’estuaire du Saint-Laurent. Très peu de requins du Groenland que nous y avons observés présentaient des lésions oculaires importantes ou une infestation notable par ces parasites. À de nombreuses reprises, des plongeurs ont vu des individus suivre visuellement leurs mouvements, s’approcher avec prudence et réagir au contact visuel ainsi qu’à l’orientation du corps d’une manière laissant fortement croire à une vision fonctionnelle[2].
Quiconque a déjà été approché sous l’eau par un requin du Groenland nageant librement dans des conditions naturelles réalise rapidement que ces animaux sont bien plus perceptifs que ne le laissent croire les représentations populaires.
Une répartition bien au-delà de l’Arctique
Une autre idée reçue persistante concerne la répartition géographique du requin du Groenland.
En raison de son nom commun, l’espèce est souvent présentée comme un requin exclusivement arctique. Pourtant, le requin du Groenland est documenté depuis longtemps dans l’ensemble de l’Atlantique Nord, notamment dans le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent[3], les eaux islandaises, le nord de l’Europe ainsi que plus au sud le long du plateau continental atlantique[4].
Il demeure difficile de déterminer si certaines populations se sont historiquement déplacées vers le nord, si leur répartition a évolué au fil du temps ou si l’espèce a toujours occupé une aire plus vaste qu’on ne le croyait. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’il serait inexact de la qualifier de requin strictement arctique.
Taille et caractéristiques physiques
L’article de la BBC laissait également entendre que le requin du Groenland pouvait rivaliser avec le requin blanc en termes de corpulence. Or, si des individus exceptionnellement grands peuvent égaler, voire dépasser, la longueur maximale documentée chez le requin blanc, leur masse corporelle est généralement beaucoup plus faible à taille comparable. Leur silhouette est allongée et relativement élancée, loin de la puissante carrure caractéristique des grands requins blancs adultes.
Des rencontres naturelles dans le Saint-Laurent
Au moment de la publication de l’article, celui-ci laissait entendre que les requins du Groenland étaient plus facilement observables autour du Groenland et de l’Islande.
Tout dépend toutefois de ce que l’on entend par « observation ».
Dans les régions arctiques, la plupart des rencontres documentées concernaient historiquement des requins capturés à l’hameçon puis remontés depuis de grandes profondeurs. À l’inverse, des rencontres sous-marines répétées avec des requins du Groenland nageant librement, s’approchant volontairement des plongeurs sans appât ni dispositif de contention, avaient déjà lieu depuis plusieurs années près de Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent.
Entre 2003 et 2012, des centaines de ces rencontres ont été réalisées dans le cadre de plongées non invasives menées par les chercheurs de l’ORS. À ce jour, aucun autre endroit au monde n’a produit un ensemble comparable d’observations sous-marines répétées dans des conditions entièrement naturelles.
Contrairement à l’idée selon laquelle il faudrait descendre à des profondeurs extrêmes pour observer un requin du Groenland vivant, de nombreux individus rencontrés dans le Saint-Laurent évoluaient à des profondeurs relativement faibles, facilement accessibles aux plongeurs autonomes[5].
Alimentation et échantillonnage scientifique
L’article de la BBC abordait également l’alimentation du requin du Groenland principalement à partir d’analyses de contenus stomacaux obtenus par dissection.
Si ces études ont incontestablement apporté des informations précieuses, il convient toutefois de rappeler qu’un grand nombre des requins examinés étaient des individus exceptionnellement âgés, volontairement tués à des fins de recherche. Dans bien des cas, des renseignements comparables sur le régime alimentaire peuvent être obtenus à partir de prises accessoires, d’animaux échoués, de requins morts naturellement, d’analyses isotopiques ou encore de méthodes d’échantillonnage non létales.
Compte tenu de l’extraordinaire longévité du requin du Groenland et de son très faible taux de reproduction, limiter autant que possible toute mortalité inutile devrait demeurer une considération éthique importante.
L’hypothèse du « tueur en tire-bouchon »
L’un des aspects les plus problématiques de l’article concernait la célèbre hypothèse des blessures « en tire-bouchon » observées chez les phoques.
Pendant des années, les lésions spiralées relevées sur des carcasses de phoques à l’île de Sable et dans certaines régions du nord de l’Europe ont été attribuées à des attaques de requins du Groenland. Or, dès 2014, de nombreux éléments indiquaient déjà que cette explication reposait sur des bases scientifiques fragiles.
La morphologie des blessures, le contexte environnemental ainsi que les comportements alimentaires connus du requin du Groenland correspondaient mal à ce type de lésions. Les études et observations publiées par la suite ont progressivement orienté les chercheurs vers une autre explication, mettant plutôt en cause des interactions agressives et des épisodes de prédation ou de cannibalisme chez le phoque gris.
Cette controverse illustre bien comment une hypothèse spéculative peut être amplifiée et continuer à circuler dans l’espace public longtemps après que la communauté scientifique a commencé à en remettre sérieusement les fondements en question.
Les changements climatiques et le requin du Groenland
Comme pratiquement toutes les espèces marines, le requin du Groenland sera inévitablement affecté par les changements climatiques et les transformations des écosystèmes arctiques. Toutefois, supposer que le réchauffement des océans entraînera automatiquement un déclin ou un effondrement de l’espèce revient probablement à simplifier à l’excès une réalité écologique beaucoup plus nuancée.
La population présente dans le Saint-Laurent démontre en effet que le requin du Groenland peut persister dans des environnements plus chauds, moins couverts par les glaces et davantage influencés par les activités humaines que ceux de l’Arctique. Mieux comprendre le fonctionnement de ces populations méridionales pourrait ainsi fournir de précieux renseignements sur la capacité d’adaptation future de l’espèce.
La persistance de la désinformation
L’aspect peut-être le plus préoccupant de ce type de récit médiatique ne réside pas dans une erreur factuelle isolée, mais dans la remarquable longévité de la désinformation une fois qu’elle s’installe dans l’espace public.
Nombre de lecteurs supposent, à juste titre, que les grands médias vérifient rigoureusement les affirmations scientifiques avant leur publication. Pourtant, des simplifications excessives, des interprétations spéculatives et des hypothèses dépassées peuvent rapidement s’enraciner en ligne, où elles sont reprises à l’infini dans des articles, des documentaires, des blogues et sur les réseaux sociaux.
Ce phénomène est particulièrement problématique pour des espèces comme le requin du Groenland, dont la biologie et l’écologie demeurent relativement méconnues du grand public.
Ironiquement, l’article de la BBC se concluait lui-même en soulignant que la plupart des gens n’avaient probablement jamais entendu parler du requin du Groenland. C’est précisément pour cette raison que l’exactitude de l’information est essentielle. Pour de nombreux lecteurs, ce type d’article constitue leur toute première rencontre avec cette espèce.
Aujourd’hui, plus de dix ans plus tard, plusieurs des mêmes idées reçues continuent de circuler sur Internet. Bien que la notoriété du requin du Groenland se soit considérablement accrue, une interprétation prudente des faits et une communication fondée sur des données probantes demeurent plus importantes que jamais, surtout lorsque le mystère, le folklore et la répétition finissent parfois par brouiller la frontière entre spéculation et vérité perçue.
Quant à Nessie… le mystère demeure entier.
RÉFÉRENCES
(1) Friedman, M. (2012, May 3). Scientist wonders if Nessie monster is Alaska lake sleeper shark. ADN Alaska News. https://www.adn.com/science/article/scientist-wonders-if-nessie-monster-alaska-lake-sleeper-shark/2012/05/03
(2) Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., and Batt, J. H. (2005). Vision and its relationship 2612 to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. Can. Field Nat. 119, 355–358.
(3) Gallant, J., C. Harvey-Clark, R.A. Myers, and M.J.W. Stokesbury. 2005. Sea lamprey (Petromyzon marinus) attached to a Greenland shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary, Canada. Northeastern Naturalist. 2006 13(1):35–38.
(4) Edwards, J. E., Hiltz, E., Broell, F., Bushnell, P. G., Campana, S. E., Christiansen, J. S., Devine, B. M., Gallant, J. J., Hedges, K. J., MacNeil, A., McMeans, B. C., Nielsen, J., Præbel, K., Skomal, G. B., Steffensen, J. F., Walter, R. P., Watanabe, Y. Y., VanderZwaag, D. L., & Hussey, N. E. (2019). Advancing research for the management of long-lived species: A case study on the Greenland Shark. Frontiers in Marine Science, 6(APR).
(5) Stokesbury, M. J. W., Harvey-Clark, C., Gallant, J., Block, B. A., & Myers, R. A. (2005). Movement and environmental preferences of Greenland sharks (Somniosus microcephalus) electronically tagged in the St. Lawrence Estuary, Canada. Marine Biology, 148(1).

L’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) est un organisme de bienfaisance canadien enregistré (ARC : 834462913RR0001) consacré à la recherche, à la conservation, à l’éducation et à la sensibilisation du public concernant les requins de l’Atlantique canadien et de l’écosystème du Saint-Laurent. L’ORS est établi au Québec, Canada.
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