Le présent éditorial a été publié à l’origine en 2012 en réaction à la popularité croissante des rencontres photographiques mises en scène avec le requin du Groenland sous la glace dans l’Arctique canadien. À cette époque, la littérature scientifique portant sur les effets physiologiques de la capture en grande profondeur et de la remontée rapide chez cette espèce était encore très limitée, et les préoccupations exprimées ici reposaient principalement sur des observations de terrain accumulées au fil de nombreuses années de travail avec le requin du Groenland. Depuis, des études scientifiques supplémentaires ont mis en évidence des réponses physiologiques au stress associées à la capture et à la manipulation de cette espèce, notamment des perturbations de la chimie sanguine et un stress métabolique consécutifs à sa remontée depuis les grandes profondeurs. Ces travaux sont cités dans la mise à jour de 2017 annexée au présent éditorial. Ce texte est republié à la fois comme document historique et comme réflexion sur les responsabilités éthiques liées à la photographie animalière, au tourisme et à la conservation des requins.
Les premières photographies sous-marines d’un requin du Groenland vivant ont été réalisées dans l’Arctique canadien lors d’une expédition scientifique en 1995. Environ une décennie plus tard, avec l’essor du tourisme arctique et une accessibilité accrue à ces régions éloignées, plusieurs photographes et organisateurs d’expéditions ont emboîté le pas. Aujourd’hui, une simple recherche d’images sur Google montre presque invariablement le requin le plus septentrional de la planète semblant évoluer paisiblement juste sous la banquise, alors que les profondeurs situées sous lui dépassent largement les limites de la plongée sous-marine. Ces images sont saisissantes, mais elles sont généralement obtenues au détriment de la santé de l’animal.
Les études de télémétrie menées au cours de la dernière décennie, y compris celles réalisées par notre équipe, ont démontré que les déplacements verticaux nycthéméraux (alternant entre le jour et la nuit) du requin du Groenland le conduisent rarement jusqu’à la surface et que ses incursions les plus superficielles surviennent principalement la nuit, sous le couvert de l’obscurité.
La plupart des requins photographiés sous la glace sont capturés à l’hameçon avant d’être remontés à la surface afin de servir de modèles à des voyageurs et photographes ayant payé pour vivre cette expérience. Ces animaux sont généralement ferrés à plusieurs centaines de mètres de profondeur, dans une obscurité totale, puis soumis à une remontée rapide ainsi qu’à une exposition soudaine à des niveaux d’éclairage très élevés.
Ayant nous-mêmes réalisé des centaines d’observations de requins du Groenland nageant librement, sans appât ni dispositif de pêche, nous sommes particulièrement bien placés pour affirmer que l’apparence et le comportement de la plupart des individus montrés sur les photographies et vidéos prises dans l’Arctique sont tout sauf naturels. Nombre d’entre eux, désorientés ou nageant complètement à la verticale, la gueule béante, présentent des signes évidents de détresse. De nombreuses images montrent également la banquise inclinée, voire située sous le requin, des indices révélateurs que la photographie a été pivotée afin de créer l’illusion que l’animal nage horizontalement.
Sur certaines images, le requin apparaît même à l’envers, son parasite oculaire orienté à l’opposé de la glace, un signe manifeste qu’il n’a plus aucun mouvement vers l’avant et qu’il est soit déjà mort, soit condamné à mourir bien avant que la photographie ne soit retouchée et diffusée sur les réseaux sociaux. D’autres clichés révèlent des indices laissant croire que le requin est, ou a été, maintenu en surface au moyen d’une corde. Le pédoncule caudal, cette partie étroite située à la base de la queue, est souvent absent de l’image ou présente des abrasions compatibles avec les dommages causés par un nœud coulant.
Malgré ces blessures, ces individus figurent parmi les plus chanceux, car certains requins n’atteignent même pas la surface en un seul morceau. En tentant de se libérer de l’hameçon profondément ancré dans leur gorge, ils signalent leur vulnérabilité aux autres requins présents sur le fond marin et sont rapidement victimes de cannibalisme. D’autres succombent au traumatisme provoqué par une remontée rapide depuis plusieurs centaines de mètres de profondeur, auquel s’ajoutent les manipulations humaines, le gel des tissus et une lente asphyxie lorsque le poids de leurs propres organes comprime leur corps une fois déposés sur la glace.
Le requin du Groenland présenté au début de cette bande-annonce est manifestement mort ou en train de mourir. Les individus apparaissant plus tard dans la séquence ont eux aussi très probablement été capturés à l’hameçon avant d’être maintenus sous le trou pratiqué dans la glace afin de servir de sujets aux photographes sous-marins. Leur posture anormale, leurs mouvements limités et leur orientation ne ressemblent en rien au comportement naturel des requins du Groenland nageant librement dans leur milieu.
Tout aussi préoccupante est la perpétuation du mythe dépassé selon lequel le requin du Groenland serait aveugle. Bien que les parasites oculaires soient fréquents dans certaines populations arctiques, la cécité n’est ni universelle ni absolue. Nos propres observations de requins du Groenland non parasités dans le Saint-Laurent ont mis en évidence des comportements et des réactions visuellement médiés envers les plongeurs, des résultats publiés dans Harvey-Clark et al. (2005), Vision and its Relationship to Novel Behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks[1]. Des travaux plus récents ont également confirmé que le requin du Groenland possède un système visuel fonctionnel adapté aux environnements où la luminosité est extrêmement faible[2].
Le dernier plan montre d’ailleurs clairement un requin qui avait été attaché par la queue, avec des abrasions visibles causées par une corde autour du pédoncule caudal. Si cette bande-annonce prétend promouvoir la conservation des requins, elle exploite plutôt le spectacle d’animaux capturés, immobilisés et vraisemblablement mourants afin de construire un récit spectaculaire présenté comme un message de conservation.
Dans le Pacifique Sud, cette pratique reviendrait à capturer des nautiles à coquille (Nautilus pompilius) à plus de 300 mètres (1 000 pieds) de profondeur et à les soumettre à une remontée rapide afin de les rendre accessibles à des photographes sous-marins en attente. De la même manière, hisser un requin du Groenland à la surface dans le seul but de le photographier n’est pas plus acceptable sur le plan éthique que d’injecter de l’eau de Javel dans le terrier d’une pieuvre nocturne pour la forcer à sortir en plein jour, où elle serait exposée à des flashes aveuglants et à des pinnipèdes affamés.
Agir ainsi dans l’espoir d’obtenir une photographie de couverture, ou pire encore, sous prétexte de promouvoir la conservation et la sensibilisation environnementale, nuit profondément à l’animal même que le photographe, animé de bonnes intentions ou parfois de motivations plus personnelles, prétend vouloir protéger.
La mise en scène controversée d’animaux sauvages à des fins photographiques continue d’être tolérée dans le cas du requin du Groenland parce qu’il ne s’agit, après tout, « que d’un requin ». En revanche, un véritable tollé éclaterait instantanément sur les réseaux sociaux et dans la blogosphère si un traitement comparable était infligé à des animaux jugés plus charismatiques ou moins menaçants, comme les dauphins ou les phoques.
La mise en scène controversée d’animaux sauvages à des fins photographiques continue d’être tolérée dans le cas du requin du Groenland parce qu’il ne s’agit, après tout, « que d’un requin ». En revanche, un véritable tollé éclaterait instantanément sur les réseaux sociaux et dans la blogosphère si un traitement comparable était infligé à des animaux jugés moins menaçants, comme les dauphins ou les phoques.
Je me demande souvent combien de photographes réfléchissent réellement au sort du requin du Groenland lorsqu’ils l’observent à travers leur viseur, alors que l’animal présente des signes évidents de stress physiologique important et de détresse respiratoire après être demeuré exposé sur la glace pendant que les plongeurs s’équipaient et préparaient leur matériel. J’aimerais connaître les circonstances réelles des séances photographiques décrites dans les légendes accompagnant ces images. Les personnes habituellement impressionnées par la prouesse ou la maîtrise technique du photographe éprouveraient probablement de la compassion pour le requin, plutôt que de l’admiration pour le plongeur, si elles connaissaient la réalité cachée derrière le cliché.
La photographie animalière, aussi bien intentionnée soit-elle, ne devrait jamais servir de prétexte pour causer du tort à un animal, y compris au requin du Groenland.
Mise à jour 2017
Depuis la publication initiale de cet éditorial en 2012, les recherches scientifiques sont venues renforcer les préoccupations exprimées ici concernant la capture et la manipulation des requins du Groenland à des fins photographiques ou touristiques. Barkley (2017)[3] a mis en évidence d’importantes réponses physiologiques au stress chez cette espèce à la suite d’une capture en grande profondeur, notamment une élévation marquée des concentrations sanguines de lactate compatible avec un effort extrême, des perturbations métaboliques et un déséquilibre acido-basique significatif. Ces résultats appuient l’hypothèse selon laquelle la remontée rapide de requins du Groenland depuis plusieurs centaines de mètres de profondeur leur impose un traumatisme physiologique considérable, bien au-delà de ce qui peut être observé extérieurement.
La même année, Herbert et al. (2017)[4] ont démontré que le transport de l’oxygène dans le sang du requin du Groenland est particulièrement sensible aux variations du pH et de la concentration en dioxyde de carbone. Cette étude met en évidence la vulnérabilité de la chimie sanguine de l’espèce aux perturbations physiologiques provoquées par la capture, la remontée rapide, la manipulation et une exposition prolongée en surface. Ensemble, ces travaux renforcent les préoccupations soulevées dans le présent éditorial en apportant des preuves scientifiques que la capture et la manipulation de requins du Groenland dans le cadre de rencontres photographiques mises en scène peuvent soumettre ces animaux à un stress extrême et à des conséquences physiologiques potentiellement mortelles.
RÉFÉRENCES
(1) Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., & Batt, J. H. (2005). Vision and its Relationship to Novel Behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. The Canadian Field-Naturalist, 119(3), 355.
(2) Fogg, L. G., Tom, E., Policarpo, M., Cho, W., Gao, F., Hii, D., Fawcett, A. E., Boileau, N., Bech-Poulsen, A., Steffensen, K. F., Ng, C. J., Bushnell, P. G., Steffensen, J. F., Brill, R., Salzburger, W., & Skowronska-Krawczyk, D. (2026). The visual system of the longest-living vertebrate, the Greenland shark. Nature Communications, 17(1), 39.
(3) Barkley, A., Fisk, A., Hussey, N., Cooke, S., & Hedges, K. (2017). Capture-induced stress in deep-water Arctic fish species. Polar Biology, 40(1), 213–220.
(4) Herbert, N., Skov, P., Tirsgaard, B., Bushnell, P., Brill, R., Harvey Clark, C., & Steffensen, J. (2017). Blood O affinity of a large polar elasmobranch, the Greenland shark Somniosus microcephalus. Polar Biology, 40(11), 2297–2305.

L’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) est un organisme de bienfaisance canadien enregistré (ARC : 834462913RR0001) consacré à la recherche, à la conservation, à l’éducation et à la sensibilisation du public concernant les requins de l’Atlantique canadien et de l’écosystème du Saint-Laurent. L’ORS est établi au Québec, Canada.
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