Note de la rédaction (2026) : Le présent éditorial a été publié à l’origine le 29 juillet 2009 en réponse à une proposition formulée au Groenland visant à transformer les prises accessoires de requins du Groenland en biocarburant. L’ORS (alors GEERG) figurait parmi les premières organisations à remettre publiquement en question cette initiative et à mettre en garde contre le risque qu’une valeur commerciale attribuée aux prises accessoires de requins du Groenland n’encourage involontairement le développement d’une pêche dirigée visant l’une des espèces de requins les plus vulnérables au monde sur le plan biologique. Ces préoccupations ont par la suite été reprises par d’autres chercheurs et défenseurs de la conservation des requins, notamment dans des publications citant le présent éditorial [1]. Le projet de production de biocarburant n’a finalement jamais dépassé le stade de la planification.
Une nouvelle utilisation « verte » pour un requin ancestral
Une proposition formulée au Groenland viserait à transformer les prises accessoires de requins du Groenland en une nouvelle source d’énergie sous forme de biocarburant. Selon les promoteurs du projet, la chair du requin, en particulier son foie riche en huile, pourrait être mélangée à des eaux usées et à des macroalgues afin de produire du biogaz destiné à alimenter des collectivités isolées. Dans une région du monde où cette espèce est depuis longtemps considérée comme une nuisance par certains pêcheurs et où certaines municipalités versent encore une prime pour chaque cœur de requin rapporté au port, on peut légitimement se demander si tous les requins destinés à une usine de biogaz seraient réellement capturés de façon accidentelle.
Lorsque les prises accessoires deviennent une marchandise
Attribuer une valeur économique aux requins morts pourrait entraîner une augmentation du nombre d’individus tués et, à terme, favoriser l’établissement d’une pêche dirigée dont les conséquences sur les écosystèmes marins du Groenland et du Canada voisin demeurent inconnues. Cette perspective est d’autant plus préoccupante que le requin du Groenland est particulièrement vulnérable à la surexploitation. Sa croissance est extrêmement lente, il atteint la maturité sexuelle après de nombreuses années et ne produit que de faibles portées.
Le pouvoir de séduction du préfixe « bio »
Dans un monde où les stratégies de marketing influencent souvent la perception du public, il suffit parfois d’ajouter le préfixe « bio » pour donner l’impression qu’un produit est forcément bénéfique pour l’environnement. Transformer une réalité malheureuse, les prises accessoires, en un produit apparemment vert, comme un biocarburant, peut sembler séduisant, mais seulement tant que cela ne crée pas d’incitatifs favorisant l’exploitation d’une espèce fragile et encore largement méconnue.
La nature recycle déjà les prises accessoires
Les prises accessoires représentent sans aucun doute un lourd tribut pour les océans du monde, mais elles ne sont pas nécessairement gaspillées lorsqu’elles sont retournées à la mer. Les animaux morts, y compris les requins, sont rapidement recyclés sur le fond marin, où ils nourrissent une multitude de charognards et d’autres organismes à la recherche de leur propre « biocarburant ». Il s’agit sans doute d’un mode de recyclage beaucoup plus durable, puisqu’il ne génère ni émissions de gaz à effet de serre liées à une transformation industrielle ni incitatifs financiers encourageant la capture intentionnelle de requins.
Une préoccupation qui demeure d’actualité
Transformer les prises accessoires de requins du Groenland en un sous-produit commercial et polluant ne ferait qu’aggraver une situation déjà intenable.
RÉFÉRENCES
(1) Shiffman, D. (2011, April 2). How not to save the environment: Sharks as biofuel. Southern Fried Science. https://www.southernfriedscience.com/how-not-to-save-the-environment-sharks-as-biofuel

L’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS) est un organisme de bienfaisance canadien enregistré (ARC : 834462913RR0001) consacré à la recherche, à la conservation, à l’éducation et à la sensibilisation du public concernant les requins de l’Atlantique canadien et de l’écosystème du Saint-Laurent. L’ORS est établi au Québec, Canada.
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