Voici l'animal vertébré avec la plus longue espérance de vie sur la planète, le requin du Groenland.

Somniosus microcephalus

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Le requin du Groenland est le plus grand membre de la famille des Somniosidae. C'est le deuxième plus grand requin carnivore après le requin blanc et c'est le plus gros poisson de l'Arctique. C'est aussi l'animal vertébré qui vit le plus longtemps avec une espérance de vie d'au moins 272 ans². Son aire de répartition s'étend de l'océan Arctique et du nord de l'Europe au 32e parallèle nord dans l'océan Atlantique. Malgré son apparence léthargique, c'est un prédateur capable d'élans spontanés et, dans certaines conditions, il peut chasser les phoques et même les plus gros mammifères, y compris le béluga.

Le requin du Groenland est très rarement observé en raison de son habitat bathybenthique inaccessible aux plongeurs. Les premières images sous-marines d'un spécimen vivant ont été prises dans l'Arctique en 1995, et les premières images d'un requin du Groenland nageant librement dans des conditions naturelles³ ont été filmées par le GEERG dans l'estuaire du Saint-Laurent en 2003.

¹ De même longueur que le requin blanc mais environ la moitié de la circonférence.
² Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704.
Observation non intrusive des requins menée sans l'utilisation d'appât, de capture ou de contrainte physique. Rencontres initiées et terminées par les requins.
Requin du Groenland (Somniosus microcephalus).
Illustration © Jeffrey Gallant | ORS | GEERG

Noms communs

Pourquoi du Groenland ?

Malgré son appellation, le requin du Groenland n'est pas endémique du Groenland et il n'est pas rare de le trouver ailleurs. Il est tout autant chez lui dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent que dans l'océan Arctique.

Taille et description physique

¹ Koefoed E (1957) Notes of the Greenland shark Acanthorhinus carcharias (Gunn). 2. A uterine foetus and the uterus from a Greenland shark. Rep Nor Fish Mar Investig 11:8–12
² JD Borucinska, GW Benz, and HE Whiteley, Ocular lesions associated with attachment of the parasitic copepod Ommatokoita elongata (Grant) to corneas of Greenland sharks, Somniosus microcephalus (Bloch & Schneider): Journal of Fish Diseases [J. Fish Dis.], vol. 21, no. 6, pp. 415-422, Nov 1998.
³ Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., and Batt, J. H. (2005). Vision and its relationship to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. Can. Field Nat. 119, 355–358.

Dentition

Peau

(À droite) Peau et denticules cutanés de requin du Groenland au Bjarnahöfn Shark Museum, en Islande. Photo © Jeffrey Gallant, GEERG

Distribution

¹ Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. (2016). Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
² Walter, R. P., Roy, D., Hussey, N. E., Stelbrink, B., Kovacs, K. M., Lydersen, C., et al. (2017). Origins of the Greenland shark (Somniosus microcephalus): Impacts of ice-olation and introgression. Ecol. Evol. 7, 8113–8125.

Répartition provisoire du requin du Groenland (Somniosus microcephalus) based on research by ORS | GEERG. This map is updated with new and historical data on an ongoing basis. To submit additional sightings or captures, please contacter.

Click on shark icons for observation details. Remarque: La carte fonctionne mieux en mode plein écran.

Profondeur

¹ L'espèce de requin dormeur observée à 2 200 m (1998) n'est pas confirmée bien qu'il soit généralement supposé être un requin du Groenland en raison de sa localisation.
² Herdendorf, C. E., and Berra, T. M. (1995). A Greenland shark from the wreck of the SS Central America at 2,200 meters. Trans. Am. Fish. Soc. 124, 950–953.
Le requin du Groenland fréquente des profondeurs où la pression dépasse la limite de fonctionnement sécuritaire de nombreuses bouteilles de plongée.

Vitesse de nage

¹ Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. (2016). Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
² Watanabe, Y. Y., Lydersen, C., Fisk, A. T., and Kovacs, K. M. (2012). The slowest fish: Swim speed and tail-beat frequency of Greenland sharks. Journal of Experimental Marine Biology and Ecology 426–427: 5-11.
¹ Fouts, W.R. & Nelson, D.R. (May 7, 1999). "Prey Capture by the Pacific Angel Shark, Squatina californica: Visually Mediated Strikes and Ambush-Site Characteristics". Copeia. American Society of Ichthyologists and Herpetologists. 1999(2): 304–312.
² Gallant, Jeffrey J., Marco A. Rodríguez, Michael J. W. Stokesbury, and Chris Harvey-Clark. (2016). Influence of environmental variables on the diel movements of the Greenland Shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary. Canadian Field-Naturalist 130(1): 1-14.
³ Contrairement aux nombreuses espèces de requins qui doivent constamment nager pour forcer l'oxygène à travers leurs branchies, certains requins peuvent rester immobiles pendant de longues périodes alors qu'ils utilisent leurs spiracles pour extraire l'oxygène de l'eau. Parmi ceux-ci, le requin du Groenland a des spiracles inhabituellement grands qui lui permettent d'absorber de l'oxygène tout en nageant à vitesse réduite, soit pour chasser furtivement, soit pour conserver de l'énergie dans son environnement presque glacial.

Proies

Le requin du Groenland est un prédateur opportuniste qui mange à peu près tout ce qu'il trouve sur son chemin, mort ou vivant. Nous croyons cependant qu'il est surtout charognard.

Contenus stomacaux vérifiés

Poissons : aiglefin, anguilles, capelan, chaboisseaux, flétan atlantique, flétan du Groenland (turbot), goberge, grenadier, hareng, loquette, loup atlantique, loup tacheté, lycodes, morues, omble chevalier, poule de mer (lompe), raies et autres requins, saumon atlantique, sébastes.

Mammifères : béluga, marsouin, narval, phoques, et restes d'animaux dont le chien, le cheval, le renne, l'orignal et l'ours blanc (polaire).

Invertébrés : buccins, calmars, crustacés, étoiles de mer (dont les soleils de mer et les ophiures), gastéropodes, méduses, oursin, pieuvre.

Autres : Restes d'oiseaux, algues.

Proies non vérifiées

Mammifères : Le requin du Groenland aurait été vu par des scientifiques, chassant le caribou à la manière d'une embuscade de crocodile à l'embouchure de rivières de l'Arctique canadien. Remarque : Bien que cette anecdote très médiatisée vienne d'une source crédible, elle n'a jamais été étayée. Plus que probablement, le requin du Groenland se nourrit de caribous noyés qui sont tombés à travers la glace pendant leur migration.

Contrairement à ce que certains médias ont rapporté en 2008, le réchauffement planétaire n'aiderait pas le requin à chasser les ours. Reuters : Polar bear eaten by shark. Who's top predator?

« Il y a peu de chances qu'un requin du Groenland puisse chasser un ours blanc (polaire) adulte vivant à moins qu'il ne soit blessé ou gravement malade. Le requin du Groenland ne peut tout simplement pas se permettre le risque de blessure ni la dépense d'énergie nécessaire pour tuer un si grand et dangereux animal, avec ou sans l'aide du réchauffement climatique. Il est beaucoup plus facile de trouver d'autres proies. »

— Jeffrey Gallant | ORS | GEERG

Prédateurs

Le seul prédateur vérifié du requin du Groenland est le cachalot (Physeter macrocephalus). Le GEERG a enregistré deux occurrences d'un cachalot ayant un comportement prédateur en présence du requin du Groenland dans l'estuaire du Saint-Laurent. Malheureusement, la même baleine—connue sous le nom de Tryphon—est morte des suites d'un enchevêtrement dans un appareil de pêche en 2009. Une enquête plus approfondie menée par le GEERG (2009) a mené à la découverte d'un autre potentiel indicateur que ce cachalot en particulier aurait pu se nourrir de requins du Groenland pendant plusieurs années. L'analyse de photos a révélé que les dents de Tryphon étaient gravement érodées par l'abrasion. La même anomalie dentaire a été observée dans un groupe d'orques (Orcinus orca) se nourrissant¹ de requins dormeurs du Pacifique (Somniosus pacificus) en Colombie-Britannique en 2008.

Le requin dormeur du Pacifique est pratiquement identique au requin du Groenland. On pense que les orques et les cachalots se nourrissent de requins dormeurs principalement pour la grande quantité d'huile trouvée dans leur foie. Cependant, ces chasseurs doivent d'abord déchirer leurs proies avec leurs dents qui sont ainsi érodées par les denticules acérés qui recouvrent la peau du requin. Se nourrir de requins de cette manière pendant plusieurs années accélérerait probablement l'usure des dents, les transformant ainsi en bouts arrondis.

¹ Ford, J.K.B., G.M. Ellis, C.O. Matkin, M.H. Wetklo, L.G. Barrett-Lennard, and R.E. Withler. 2011a. Shark predation and tooth wear in a population of northeastern Pacific killer whales. Aquat. Biol. 11: 213-224.

(Ci-dessus) Cachalot connu sous le nom de Tryphon sonde en présence de requins du Groenland à Baie-Comeau. Vidéo © Jeffrey Gallant, GEERG.ca

Reproduction

Peu de recherches ont été effectuées sur la reproduction du requin du Groenland, bien que l'on pense qu'il atteigne sa maturité sexuelle à l'âge de 156 ± 22 ans¹. Étant donné que la femelle donne naissance à au moins 10 petits à la fois, certains chercheurs pensent qu'elle est vivipare : ses œufs se développent et éclosent à l'intérieur de la femelle où les chiots sont nourris par un placenta. D'autres pensent que le requin du Groenland est ovovivipare (viviparité aplacentaire) : ses œufs se développent et éclosent également à l'intérieur de la femelle, mais il n'y a pas de placenta. Les chiots se nourrissent donc les uns des autres alors peu survivent jusqu'à la naissance. Bien que l'accouplement et la naissance n'aient jamais été observés, on pense que les nouveau-nés mesurent environ 40 cm.

Les femelles observées par le GEERG dans le Saint-Laurent ont surtout des cicatrices d'accouplement sur leur zone caudale. Lorsque le mâle décide de s'accoupler, il mord la femelle pour la faire soumettre. Heureusement pour la femelle, sa peau est deux fois plus épaisse que celle du mâle.

¹ Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704.

Espérance de vie

Un proverbe finlandais affirmant que « L'âge ne nous confère pas le bon sens, il ne fait que nous ralentir », serait porteur de vérité pour le requin du Groenland. Avec sa vitesse de croisière moyenne de 0.3 m/sec (1 pied), le requin du Groenland est un nageur indolent. Son métabolisme peu rapide serait en partie attribuable à son environnement frigide, ce qui pourrait aider à expliquer une récente découverte¹.

Jusqu'à tout récemment, il était impossible d’établir l'âge du requin du Groenland puisqu'il ne possède pas de bandes de croissances vertébrales—qui se comptent comme les anneaux d'un tronc d'arbre—que l'on retrouve dans plusieurs autres espèces de requin. Pour déterminer l’âge du Groenland, il faudrait donc capturer et mesurer un chiot, le relâcher, puis le reprendre et le mesurer de façon périodique jusqu’à la fin de sa vie naturelle. Or, prendre ces mesures dans un milieu contrôlé—aucun requin du Groenland n’a été gardé en captivité pour plus d’un mois—ne serait pas représentatif du taux de croissance naturel d’un requin vivant dans un environnement océanique. De plus, une étude en milieu naturel sur une période d’au moins deux siècles nécessiterait plusieurs générations de chercheurs ainsi qu’un système de télémétrie tel qu’il n’en existe pas à ce jour.

Même aujourd'hui, des informations très limitées existent sur les requins recapturés, et le seul article scientifique contenant des données de recapture fiables date de plus de cinquante ans. Dans cette étude¹, un requin capturé et marqué au large du Groenland en 1936 a été recapturé en 1952. En 16 ans, la longueur du requin n'avait augmenté que de huit centimètres (3 pouces), soit 0,5 cm (0,2 pouces) par an. Deux rapports moins fiables dans le même article obtenus à partir de requins recapturés après deux et 14 ans suggèrent des taux de croissance ne dépassant pas 1,1 cm (0,43 po) par an, soit environ 0,3 m (1 pi) tous les 30 ans. En supposant que le taux soit constant—aucune poussée de croissance—un requin du Groenland adulte pourrait théoriquement avoir bien plus de 500 ans.

La longévité présumée mais hypothétique du requin du Groenland a apparemment été confirmée dans une étude² publiée en août 2016 par une équipe scientifique dirigée par Julius Nielsen de l'Université de Copenhague. Selon l'article publié dans la revue Science, les chercheurs ont utilisé la datation au radiocarbone pour établir l'âge de 28 requins du Groenland. Les tranches d'âge des requins nés avant les essais de bombes atomiques dans les années 1950—qui ont presque doublé la quantité de carbone-14 dans l'atmosphère—ont révélé une espérance de vie d'au moins 272 ans, que la maturité sexuelle ne pourrait être atteinte avant 156 ± 22 ans, et que le plus grand requin (5,2 m / 17 pi) aurait 392 ± 120 ans. Considérant que la plus grande longueur connue pour le requin du Groenland est de plus de sept mètres (23 pieds), il pourrait y avoir des spécimens vivants qui nageaient dans le Saint-Laurent lorsque Jacques Cartier revendiqua la Nouvelle-France en 1534. Bien que le débat scientifique sur cette découverte puisse s'attarder pendant des années—la datation au radiocarbone des organismes marins profonds n'est pas très précise—, on peut dire que même avec la marge d'erreur la plus conservatrice, le requin du Groenland est actuellement et de loin le vertébré le plus ancien de la planète.

¹ Hansen, P. M. (1963). Tagging experiments with the Greenland shark (Somniosus microcephalus (Bloch and Schneider)) in subarea 1. Int. Comm. Northwest Atl. Fish. Spec. Publ. 4, 172–175.
² Nielsen, J., Hedeholm, R. B., Heinemeier, J., Bushnell, P. G., Christiansen, J. S., 2815 Olsen, J., et al. (2016). Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus). Science 353, 702–704.

Parasites

Le parasite le plus communément associé avec le requin du Groenland est le copépode Ommatokoita elongata. Il se fixe à l'un ou aux deux yeux du requin, ce qui cause des lésions à la cornée et peut rendre le requin partiellement aveugle. Cependant, même s'il était complètement aveugle, le requin du Groenland pourrait facilement survivre en utilisant ses autres sens pour détecter et localiser ses proies.

De plus, comme le requin vit à grande profondeur et souvent sous la glace, son habitat est normalement dépourvu de lumière, ce qui rend ses yeux inutiles. Certains chercheurs pensent que le copépode est bioluminescent et sert à attirer les proies du requin mais cela n'a jamais été prouvé. Il est intéressant de noter que si plus de 90 % des populations arctiques du requin du Groenland sont parasitées par le copépode¹, moins de 10 % des requins rencontrés par les chercheurs du GEERG dans le Saint-Laurent² sont des hôtes de Ommatokoita elongata.

En 2004³, le chercheur du GEERG Jeffrey Gallant a observé une lamproie marine (Petromyzon marinus) parasitant un requin du Groenland à Baie-Comeau, dans l’estuaire du Saint-Laurent.

¹ Koefoed E (1957) Notes of the Greenland shark Acanthorhinus carcharias (Gunn). 2. A uterine foetus and the uterus from a Greenland shark. Rep Nor Fish Mar Investig 11:8–12.
² Harvey-Clark, C. J., Gallant, J. J., and Batt, J. H. (2005). Vision and its relationship 2612 to novel behaviour in St. Lawrence River Greenland Sharks, Somniosus microcephalus. Can. Field Nat. 119, 355–358.
³ Gallant, J., C. Harvey-Clark, R.A. Myers, and M.J.W. Stokesbury. 2005. Sea lamprey (Petromyzon marinus) attached to a Greenland shark (Somniosus microcephalus) in the St. Lawrence Estuary, Canada. Northeastern Naturalist. 2006 13(1):35–38.
(Ci-dessus) Lamproie marine (Petromyzon marinus) fixée entre les ptérygopodes d'un requin du Groenland mâle dans l'estuaire du Saint-Laurent. (Ci-dessous) Le parasitisme oculaire affecte moins de 10 % des requins observés par le GEERG dans le Saint-Laurent. De plus, les yeux de la plupart des requins ne démontrent aucune trace de parasitisme antérieur, comme c'est le cas dans l'image suivante. Photos © Jeffrey Gallant | GEERG

Toxicité

L'eau et des solutés, y compris divers sels, le chlorure de calcium, et les sulfates, passent à travers le corps d'un poisson (cellules, tissus et organes) dans un processus nommé osmose. De plus larges molécules dans le sang et dans les fluides corporels des poissons et des requins, y compris des protéines et l’oxyde de triméthylamine* (TMAO), ont aussi un effet osmotique contributoire mais elles sont trop volumineuses pour passer à travers les conduits gouvernant l'équilibre salin.

* Sous-produit de la décomposition métabolique de protéines et d’acides aminées.

Si la concentration de sel dans les tissus d’un poisson est inférieure à celle de l’eau dans laquelle il nage, son corps absorbera du sel provenant de son environnement jusqu’à ce que les deux niveaux deviennent égaux. Si un poisson marin remonte une rivière d’eau douce, le phénomène inverse se produira et il diffusera du sel dans l’environnement à l’aide de cellules spécialisées dans les tissus branchiaux sécrétant du sodium. Dans les deux cas, trop ou pas assez de sel est nocif à la plupart des poissons puisqu’ils ne peuvent survivre qu’à l’intérieur de niveaux spécifiques de salinité. Les poissons qui sont ainsi restreints à l’eau douce ou à l’eau de mer sont nommés sténohalins. Toutefois, certaines espèces tel le saumon sont capables d’osmoréguler dans des niveaux de salinité variables. Ces poissons sont nommés euryhalins.

Lorsque le sel et d’autres solutés pénètrent dans les tissus d’un poisson, ils expulsent l’eau du corps. Étant donné que les niveaux de sel des poissons marins sont inférieurs à ceux du milieu environnant, ils doivent continuellement absorber de l'eau et excréter du sel par leurs branchies. Les niveaux de sel chez les requins sont également inférieurs à ceux de l'eau de mer, mais les requins gèrent l'osmose différemment. Afin de maintenir une quantité d'eau stable dans son corps, le requin du Groenland conserve une concentration élevée d'urée dans son sang, compensant ainsi les faibles concentrations de sel. Cependant, comme des niveaux élevés d'urée toxique endommageront son corps en déstabilisant les protéines, le requin du Groenland conserve également des niveaux encore plus élevés d'oxyde de triméthylamine pour contrer les effets néfastes de l'urée. Lorsque l'oxyde de triméthylamine et l'urée sont combinés avec le sel dans les tissus du requin, la pression osmotique des fluides corporels du requin est plus élevée que celle de l'eau environnante. En d’autres termes, le requin est « plus salé » que l’eau de mer. Contrairement aux poissons osseux qui doivent constamment absorber de l'eau pour remplacer l'eau perdue par osmose, le requin du Groenland n'a pas besoin de dépenser de l'énergie pour maintenir les niveaux d'eau vitaux dans son corps.

En plus de contribuer à la pression osmotique du requin, l’oxyde de triméthylamine et l’urée agissent comme un antigel naturel qui stabilise les enzymes et les protéines dans les tissus du requin du Groenland. Lorsque le requin traverse des conditions extrêmes de température et de profondeur, ils empêchent la formation de cristaux de glace qui perforent les membranes des cellules, ce qui mène à la perte des contenus cellulaires, à la destruction d’organes, et à la mort.

Lorsque la chair du requin du Groenland est consommée, le processus digestif transforme l’oxyde de triméthylamine (TMAO) en triméthylamine (TMA), une substance ayant une forte odeur d’ammoniaque ou de poisson avarié. En plus de provoquer des douleurs intestinales, la triméthylamine a un effet neurologique qui s’apparente à la consommation excessive d’alcool. Dans les cas extrêmes, la mort peut s’en suivre lorsque trop de chair a été consommée. Le requin du Groenland est néanmoins considéré un mets de prédilection en Islande. Voir l'onglet ‘PÊCHERIES’ ici-bas.

Attaques

Il n'existe aucune attaque confirmée sur un humain qui serait attribuable au requin du Groenland. Toutefois, cela ne veut pas dire qu'une rencontre violente ou mortelle est impossible.

Il est important de noter que le requin du Groenland se trouve dans des eaux si profondes et inhospitalières pour les humains que la plupart ne rencontreront jamais un nageur ou un plongeur de toute leur vie. Il serait donc très imprudent d'étiqueter le requin comme inoffensif pour l'homme en se basant uniquement sur les quelques statistiques existantes. Lors de rencontres du GEERG dans l'estuaire du Saint-Laurent, des requins ont été observés quittant le fond pour enquêter sur les activités des plongeurs à la surface. Dans un cas, un requin a traqué une équipe de plongeurs jusqu'à la surface à la fin d'une plongée. Ces deux circonstances pourraient représenter une reconnaissance visuelle par un prédateur de phoques expérimenté. D'ailleurs, l'habileté du requin à chasser en embuscade a été observée par les chercheurs Harvey-Clark et Gallant du GEERG lors d'une rencontre surprenante en visibilité nulle et à seulement 5 m de profondeur en juin 2004.

Fallen Empress (huile sur canvas) de Jean-Louis Courteau. L'oeuvre de Courteau démontre de quoi aurait l'air l' Empress of Ireland quelques semaines après son naufrage. Cette prise de vue nécessiterait toutefois des conditions environnementales extraordinaires puisque la limpidité de l'eau sur l'épave de l' Empress of Ireland est habituellement très faible, dépassant rarement plus de six mètres. Toutefois, l'opportuniste requin du Groenland se servant de son odorat était probablement un visiteur fréquent de l'épave dans les mois qui ont suivi la tragédie.
Incidents

(1) En 1940, un agent de la faune a été traqué par un requin du Groenland alors qu'il marchait sur la banquise à l'île aux Basques dans le Saint-Laurent. Le comportement du requin est conforme à celui d'un prédateur de phoque expérimenté.

(2) Vers 1859, une jambe humaine aurait été trouvée dans le contenu stomacal d'un requin du Groenland pêché à Pond Inlet, sur l'île de Baffin.

(3) Une légende fréquemment citée relate la mésaventure d'une famille qui aurait été attaquée lors d'une excursion en canoë sur le Saint-Laurent en 1848. Ils auraient survécu à une attaque de requin du Groenland en sacrifiant l'un des enfants au prédateur. Une autre version de cette même histoire invraisemblable se déroule dans l'Arctique canadien avec pour seule différence que la famille se déplace en kayak.

Si elles ne peuvent être qualifiées d'attaques—les personnes étant déjà mortes—des milliers de victimes de naufrages et de torpillages dans l'Atlantique Nord et le Saint-Laurent, y compris l'Empress of Ireland,pourraient avoir été dévorées par le requin du Groenland alors qu'il plane à quelques centimètres au-dessus du fond en quête de nourriture.

Pêcheries

Dans certains pays, le requin du Groenland est encore pêché commercialement pour son huile. Entre le 19e siècle et 1960, les pêcheurs du Groenland et de l'Islande en capturaient jusqu'à 50 000 annuellement. L'huile contient de la vitamine A et servait aussi à allumer des lampes.

La chair du requin contient tellement d'urée et de TMAO (oxyde de triméthylamine) qu'elle doit subir un processus long et désagréable avant de pouvoir être nourrie aux chiens de traîneau. Renoncer au processus fait entrer les chiens dans un état ressemblant à l'ivresse. Des niveaux élevés d'intoxication entraînent des convulsions, voire la mort.

En Islande, la chair de requin putréfiée est transformée pour la consommation humaine en la comprimant dans un grand récipient perforé— la viande n'est plus enfouie dans le gravier pendant 6 à 12 semaines comme jadis—pour éliminer les fluides toxiques, puis elle est suspendue pour sécher à l'extérieur pendant 2 à 4 mois. Elle est ensuite coupé en cubes de la taille d'une bouchée et servie comme hors-d'œuvre appelé hákarl ou kæstur hákarl. La plupart du hákarl produit en Islande provient du musée des requins de Bjarnahöfn, qui utilise des requins du Groenland provenant de pêches accessoires (accidentelles).

Cet hors-d'oeuvre se mange accompagné de l'eau de vie locale, le Brennivín, aussi connu sous le nom de « Mort noire ».

Controverse du tire-bouchon

L'île de Sable (Nouvelle-Écosse) et maintenant la mer du Nord (Angleterre et Écosse) sont à l'origine de controverses entourant le requin du Groenland. Il a longtemps été suggéré que l'île de Sable est un terrain de chasse pour les requins en raison de l'apparence régulière de carcasses de phoques mutilées. De nombreuses victimes présentent une morsure en forme de tire-bouchon qui s'étire sur la longueur du corps du phoque. Beaucoup pensent que cette blessure particulière est le résultat d'une attaque de requin du Groenland. Des observations similaires ont commencé à émaner du Royaume-Uni à l'été 2010. Après de nombreuses analyses et débats, nous ne croyons pas que le requin du Groenland est le tueur « tire-bouchon ». Les indices environnementaux et comportementaux présentés pour preuve ne concordent tout simplement pas avec nos propres conclusions qui sont basées en partie sur des données de télémesure et sur l'observation directe du requin du Groenland sous l'eau. Certaines conditions environnementales normalement associées à la répartition du requin du Groenland n'existent pas non plus à l'un ou l'autre endroit.

Phoques communs (Phoca vitulina) échoués au parc national de Kejimkujik en Nouvelle-Écosse. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Dans certaines conditions, les carcasses de phoques qui se retrouvent mortes sur l'île de Sable mais sans la blessure caractéristique du tire-bouchon pourraient avoir été mutilées par le requin du Groenland charognard. Les têtes et les nageoires manquantes sont typiques d'une « attaque » d'un requin du Groenland, mais le seul patron de morsure confirmé pour ce dernier est circulaire. Le requin du Groenland mord sa victime puis se tord à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'un « bouchon » de chair soit arraché. Il peut même être possible pour un grand phoque —ou même un cétacé—de survivre à une telle attaque. La blessure de type tire-bouchon ne correspond tout simplement pas à la technique connue du requin du Groenland ; un mode d'alimentation qui a été observé et filmé. Les coupables sont plus que probablement les propulseurs de positionnement dynamique utilisés par les navires associés au forage ou à la construction en mer.

Consultez l'éditorial suivant pour plus de détails : Qui est le tueur à tire-bouchon ?

Avis : Certains des phoques les plus mutilés à l'Île de Sable pourraient avoir été tués par le requin blanc, Carcharodon carcharias, qui semble être en voie d'effectuer un retour significatif dans l'Atlantique Nord.

Relation avec l'Homme

Contrairement à la culture révérencieuse des squales dans le Pacifique Sud, l'Occident n'apprécie guère le requin. S'il est généralement perçu comme une machine à tuer, ce n'est pas le cas du requin du Groenland, du moins, pas auprès de certains pêcheurs qui le nomment dérisoirement « requin de fond » et le croient complètement inoffensif.

Les Inuits ont longtemps fait séché la peau du requin pour confectionner des semelles de bottes et ils utilisaient ses dents pour couper les cheveux. Des pêcheurs nordiques utilisaient aussi la peau de requin recouverte de denticules sous leurs bottes pour ne pas glisser sur les ponts mouillés de leurs bateaux.

À ce jour, certains le croient une peste qui détruit leurs engins de pêche et qui contribue à la diminution des stocks de poissons. Malheur au requin qui est pris par ces derniers qui lui coupent la nageoire caudale (queue) pour ensuite le rejeter à l'eau vers une morte lente.

La perception générale de la population n'aide pas la situation. Influencés par les films à sensation du type « Les dents de la mer » depuis des décennies, les gens ont bien peu de sympathie pour les requins même si plusieurs sont émerveillés par la bête suspendue à un crochet sur le quai municipal. Qu'on l'aime ou pas, rares sont les animaux qui attirent autant l'attention et qui génèrent autant de fascination. Par ses activités de recherche et de mise en valeur, le GEERG veut renverser cette tendance non fondée et destructrice.

Plonger avec le requin du Groenland

En 2019, il existe peu d'endroits connus dans le monde où il est possible de plonger avec le requin du Groenland dans des conditions naturelles, i.e. lorsque le requin n'a pas été appâté ou capturé. Plonger avec des requins capturés à l'hameçon puis retenus par une corde n'a rien de naturel. Dans bien des cas, les requins ainsi maltraités sont désorientés, voire même mortellement blessés..

Des centaines de rencontres naturelles ont eu lieu à Baie-Comeau, au Québec, entre 2003 et 2012, plus qu'à tout autre endroit au monde. D'autres rencontres naturelles ont été rapportées dans le fjord du Saguenay, dans le Saint-Laurent à Forestville, et à Qaanaaq, au Groenland.

Plus d'information

– Éditorial sur la plongée avec des requins du Groenland capturés sous la banquise : Mordus de la conservation

Plongeur et requin dans l'estuaire du Saint-Laurent. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Légendes inuites

Skalugsuak

Le tissu de ce requin a une forte teneur d'urée, ce qui donna naissance à une légende sur son origine : Une vieille femme lava ses cheveux avec de l'urine et les sécha avec un linge. Le linge fut emporté par le vent et tomba dans la mer où il est devenu Skalugsuak, le premier requin du Groenland.

Sedna

Lorsqu'une jeune Inuk voulut marier un oiseau, son père tua le fiancé et embarqua sa fille dans un kayak pour la jeter à la mer. Lorsqu'elle s'agrippa au kayak, le père lui coupa chacun des doigts afin qu'elle lâche prise. Sedna disparut alors sous l'eau où elle devint la déesse de l'océan. Chacun de ses doigts se transforma en animal marin dont le requin du Groenland. Le requin fut chargé de venger sa déesse et un jour, renversa le kayak du père puis mangea l'homme alors qu'il pêchait. Lorsqu'un Inuk meurt de cette façon, on dit que le requin a été envoyé par Sedna.

Arnakuagsak

La déesse inuite Arnakuagsak—vieille femme de la mer—est l'équivalent groenlandais de Sedna. Au Groenland, le requin est vu comme un esprit venant en aide aux chamans.

Déesse inuite Arnakuagsak, à Nuuk, au Groenland. Photo © Jeffrey Gallant | GEERG

Publications scientifiques

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Références historiques

Nous avons découvert plusieurs références historiques relatant la présence du requin du Groenland dans le Saint-Laurent et dans le fjord du Saguenay depuis près de early 1800's.

À Terre-Neuve en 1922, les membres d'équipage d'un bateau pris dans la banquise lors de la chasse aux phoques, auraient pêché plus de 30 requins du Groenland en déversant du sang et du gras de phoque dans un trou pratiqué dans la glace. Les requins pris avec des gaffes mesuraient entre 3,7 m et 4,9 m (12' à 16'). Plusieurs autres récits relatent des expériences semblables.

À l'époque de la chasse aux bélugas dans la région de Bergeronnes, des douzaines de requins du Groenland étaient souvent attirés par le sang et les entrailles des bélugas découpés gisant sur la batture. Pris à marée basse, ils étaient éventrés à leur tour par les pêcheurs qui prenaient leur foie pour y tirer l'huile. À marée montante, la légende veut que certains requins reprenaient le large sans leur foie où ils mourraient au bout de quelques heures.

Requin du Groenland capturé au large de Les Bergeronnes dans les années 1980. Photo © GEERG

Statut

Le requin du Groenland ne figure pas sur la liste des espèces menacées du COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril au Canada). Toutefois, le nombre de requins habitant le Saint-Laurent et le Saguenay est inconnu.

Le requin du Groenland est considéré « quasi menacé » par le IUCN Red List (International Union for the Conservation of Nature and Natural Resources).

Cliquez ICI pour consulter la page du IUCN Red List sur le requin du Groenland.